A l'occasion de la parution du 6e numéro de la revue Initiales consacré à Jean-Christophe Averty, entretien avec Claire Moulène, journaliste aux Inrockuptibles et rédactrice en chef de la revue éditée par l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts.

 

Après avoir consacré des numéros de la revue Initiales, entre autres, à George Maciunas, John Baldessari, ou Marguerite Duras, vous publiez une livraison centrée sur Jean-Christophe Averty. En quoi ce choix caractérise-t-il parfaitement le projet global de la revue ?

Jean-Christophe Averty, J.-C.A, dont le nom nous a été soufflé simultanément par deux des membres du comité de rédaction de la revue – Jill Gasparina, qui lui consacre cet automne une monographie augmentée au Confort Moderne, et François Piron, qui a déjà présenté dans son exposition dédiée à Raymond Roussel deux de ses films – a en effet le mérite de répondre à toutes les règles du jeu d’Initiales. Personnage clé d’un certain paysage culturel – celui de la télévision française des années 1960 et 1970 –, il est à la fois aux avant-postes d’une époque et un véritable passeur en matière de formes, de sujets et de pratiques. Il incarne ainsi une certaine idée de la transmission qui est la grande affaire de la revue Initiales, une revue d’École, il faut le rappeler, dans le sens où elle centralise de multiples énergies à l’œuvre au sein de l’École des Beaux-Arts de Lyon. Cette question de la transmission était déjà au cœur des numéros précédents : de l’anti-pédagogie chère à Baldessari à l’apprentissage communautaire et communautariste du Monte Verità au début du XXe siècle, en passant par les enseignements réflexifs sur le champ de l’art de l’artiste Andrea Fraser à qui nous consacrions le cinquième numéro. 

Averty est un vrai personnage, réputé pour ses coups de gueule, ses partis pris et son humour imparable. À près de 88 ans, dans un relatif isolement malgré la proximité qu’il entretient toujours avec le clan des pataphysiciens (qui lui rendit hommage l’an dernier lors d’un colloque à l’Institut National d'Histoire de l'Art), Averty n’a rien perdu de sa verve et de son sens de la formule dont nous retranscrivons dans la revue un petit aperçu. 

 

Important producteur d’émissions de télévision et de radio, Jean-Christophe Averty a très fortement marqué la génération née dans les années 1950-1960, mais semble complètement oublié des générations suivantes. Ses productions polymorphes sont par exemple déterminantes pour la compréhension de l’art vidéo en France. Quelles thématiques avez-vous choisi d’explorer dans Initiales pour évoquer cette figure ?

Il y avait en effet tout un travail de défrichage à produire car c’est paradoxalement, malgré la grande notoriété dont il a bénéficié, une œuvre qui a été peu analysée et demeure encore dans l’angle mort de l’histoire culturelle de ces dernières décennies. Nous l’abordons depuis le point de vue qui est le nôtre, c’est-à-dire du point de vue de l’art, entendu au sens large du terme. 

Averty entretenait une relation très ambiguë avec le médium télé : c’était toute sa vie, son terrain de jeu favori et en même temps il n’a eu de cesse de le martyriser, de le vandaliser, en lui assénant littéralement de véritables coups de massue (notamment par l’intermédiaire du Professeur Choron qui introduisait chaque épisode des « Raisins verts ») ou en le passant à la moulinette du collage et montage post-surréaliste. Cette attitude irrévérencieuse le place naturellement du côté de l’art vidéo, comme en témoignent dans la revue deux textes : celui de Jean-Paul Fargier, historien de l’art vidéo, et celui de Marc Plas, qui établit un parallèle entre Averty et un autre pionnier de l’art vidéo, Nam June Paik. 

La question de l’innovation technique, avec l’usage précurseur qu’Averty fait du fond d’incrustation, par exemple, était un autre point d’entrée, qui permettait de faire le lien entre ces expérimentations avant-gardistes, fortuites parfois, et l’usage qu’ont aujourd’hui de nombreux artistes de ces techniques de surimpression, de la 3D, etc. C’est ce que montre avec beaucoup d’humour, et une grande érudition, la fiction que l’artiste Bertrand Dezoteux, a produite pour ce numéro. 

L’autre lien évident qui unit Averty au champ de l’art, on le doit à son travail d’« éditeur de la modernité », pour reprendre la formule de Jill Gasparina, et aux très nombreuses adaptations d’avant-garde qu’il a réalisées pour la télévision des pièces de Jarry, Roussel, Tzara, Cocteau, etc. 

Averty était aussi un sémiologue qui a fait un usage du signe ou de la signalétique, mais aussi de la récurrence de certains motifs et des codes typographiques, l’une de ses marques de fabrique. Il a eu cette formule géniale : « il faut immédiatement frapper les gens, donner une grande gifle plastique aux spectateurs, car la télévision, c’est un tableau vivant chez soi ». Cette question du langage plastique nous intéresse beaucoup dans Initiales, qui réinvente en partie sa charte graphique en fonction des figures qu’elle explore. 

Enfin, il y a bien sûr la dimension politique d’Averty, figure éminemment subversive qui mit les pieds dans le plat d'une France gaulliste et timorée, et défendait une certaine forme de démocratisation par le haut. Il y a dans la revue ce très beau texte de François Piron qui dresse un parallèle entre Roland Topor et Averty, deux héritiers indirects du surréalisme qui se croisèrent dans le sillage d’Hara Kiri, l’ancêtre de Charlie Hebdo, et qui, l’un comme l’autre, ont toujours fait preuve d’un « humour féroce » pour lequel on est en droit, en 2015, dans l’actualité qui est la nôtre, d’avoir quelques regrets. 

 

La revue entremêle des propositions de professeurs ou d’étudiants de l’ENSBA ainsi que des textes, créations ou portfolios commandés à des théoriciens, critiques ou artistes. Des contributions à caractère historique, relevant du document, puis des interventions actualisant l’esprit et la pratique avertyens… Pourriez-vous évoquer brièvement ces deux aspects ?

Initiales poursuit simultanément deux rêves : celui de dessiner, en creux, un portrait. Le portrait d’un homme ou d’une femme mais aussi d’une époque, d’un certain contexte de production qui hante, en catimini en quelque sorte, sous le manteau, chacune des livraisons. Et dans le même temps, celui de prolonger ou de propulser ce personnage et son œuvre dans un temps résolument contemporain, à partir d’une École offrant la meilleure prise sur ce temps. 

Ainsi la revue Initiales entretient toujours une sorte de schizophrénie, elle est à la fois une monographie et une tribune que nous offrons aux artistes et théoriciens que nous considérons aujourd’hui comme importants sur l’échiquier de la pensée ou des formes. C’est pourquoi nous défendons l’idée d’une construction en accordéon, suffisamment ample, pour que cette figure de départ, cette figure « initiale » ne soit pas un point final mais une ligne de départ. 

 

 

La revue Initiales est une revue semestrielle éditée par l'Ensba Lyon.
Directeur de la rédaction et de la publication : Emmanuel Tibloux, rédactrice en chef : Claire Moulène.