par Paul Ruellan


La quatrième de couverture de Revue Incise n° 2 présente la photographie d’une carte de la France administrative: liste des départements et chefs-lieux, en une jolie mosaïque colorée. Cette carte est perforée à l’ancienne, de format carré, insolée: elle a au moins vingt ans et pourtant elle n’a pas changé (on trouve la même dans mon agenda). L’immuabilité des frontières du territoire français, lisse et rassurante, est confrontée à un jeu de collage: de petites bandes de papier proposent un contre-sens géographique, administratif, et déjà politique. Ainsi « New York p. 60 » recouvre Lille, «Caroline du Nord p. 58» masque la Bretagne et «Bretagne p. 16» le Pays Basque, « Chine p. 217 » remplace Nice, « Paris p. 136 » est en Espagne, etc. Cet habile sommaire indique d’emblée : ici, la nomenclature c’est du sérieux. N’oublions pas que l’incise coupe la phrase en deux et commente: précision sur le mode d’élocution, mais aussi méta-discours, double regard.

 

Une nouvelle géographie, donc. « Qu’est-ce qu’un lieu ? », sous-titrent les deux premiers numéros. Derrière cette interrogation nullement rhétorique se situe toute la dynamique et la fraîcheur de cette jeune revue. Partant du théâtre, son objet plonge et se répercute dans le champ du culturel au sens élargi: politiques culturelles, division du travail, esthétique, activisme, nouveaux médiums, littérature. Il ne s’agit pas d’un travail thématique, mais bien d’un partage des données, d’une mise en question qui est une mise en commun, dont le premier pas serait: d’où parlons-nous? «L’unité n’est pas une valeur», écrivait Diane Scott dans l’éditorial du premier numéro de Revue Incise. Méfiance envers tout esprit de caste, qu’il soit intellectuel, idéologique ou esthétique.

La conception et l’organisation de cette seconde livraison sont réellement tenues. Chaque contribution est un moment de travail, soutenu et rafraîchi par le moment qui va suivre, c’est-à-dire l’autre contribution. Un engrenage qui n’est ni temporel, ni causal, ni pédagogique. L’appétit est son moteur, qui fait rebond du constat glaçant de Françoise Morvan sur les fondements nationalistes des revendications linguistiques et culturelles de la Bretagne contemporaine; au souffle apporté par le panorama poétique de l’Américain Joseph Mitchell, marcheur infatigable à la recherche du lieu ouvert ; à l’expérience collective de la subjectivité à ramdam, lieu d’art auto-géré, de 1997 à 2014, aux alentours de Lyon ; au jardin d’enfants construit par l’architecte et artiste Catherine Rannou, dans un deal permanent entre la norme (hygiénique et sécuritaire) et l’inventivité nécessaire d’une structure qui répond à celle, débordante, de celui ou celle qui vient y jouer; à une nouvelle forme de critique d’art, ici d’aspect épistolaire, que propose Diane Scott à propos de Hypérion, monté à Avignon par Marie-José Malis, expérience-limite d’une pièce de plus de cinq heures, à la recherche d’une parole véritablement politique, d’un théâtre d’impact; à Brecht, justement, figure exemplaire de la passionnante approche historico-critique de Fredric Jameson, qui questionne les identités sous la signature; au rapport élargi du théâtre à ses frères ennemis, le cinéma et la télévision, sous l’angle de la série, en vogue aujourd’hui décomplexée chez les professionnels de l’art qui entendent retrouver un art populaire, au risque d’y laisser la peau du théâtre lui-même; à l’analyse de l’histoire des métiers du spectacle vivant, de André Antoine à la convention chômage de l’Unédic, où la frontière nette entre les «arts serviles» et les «beaux-arts», induit une hiérarchisation des professions, dans une logique ultralibérale; à la mise à plat du concept d’art par le philosophe allemand Diedrich Diederichsen, où la valeur sera au centre du questionnement.

 

Pour la première fois, j’ai le sentiment d’avoir réussi un ricochet en ligne droite. Ce volume d’une cohérence impressionnante, composé mais non fragmenté (comme souvent les revues), nous accompagne dans une recherche appliquée à son objet, sérieuse et joueuse, et toujours au cœur d’une actualité véritable. L’unité d’un texte, d’une contribution, qui correspond à une unité de temps (sa lecture), est elle-même renouvelée tout au long de la revue, et au-delà, car les ponts sont puissants d’un numéro à l’autre, et elle est sensible, cette incise que creuse la revue. L’important travail de traduction autour de Joseph Mitchell et Fredric Jameson en est un bel indice. §

 

Revue Incise, n° 2, 2015, 10 euros
Studio-Théâtre de Vitry, 18 avenue de l’insurrection 94400 Vitry-sur-Seine
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Texte paru une première fois dans le journal critique Hippocampe n° 23 (octobre/novembre 2015)