Interroger Thomas Brückert et Hugo Dallacosta, le 20 octobre, à la librairie Le Bal des Ardents, ne fut pas un exercice trop difficile pour Paul Ruellan, puisqu'il a appartenu au comité de rédaction de Spécimen jusqu'au numéro 6. Le numéro 9 qu'ils ont présenté ce soir-là est simultanément le dernier numéro paru et le dernier des numéros à paraître. En le composant, l'équipe s'est rendu compte qu'elle mettait de plus en plus de temps à éditer un numéro : « arrive un moment où l'engagement diminue, alors il vaut mieux laisser les choses en l'état... Pourquoi faire un mauvais numéro 10 ? » Ni schisme ni de querelle... s'ils arrêtent, c'est simplement que tous étaient étudiants à l'Ens-Lyon – leurs sujets d'études étaient les mêmes que ceux sur lesquels ils écrivaient –, qu'ils disposaient de davantage de temps quand ils étaient en master, qu'ils ont désormais des occupations qui les requièrent ailleurs.

Quand, en présentant la revue, ils disaient, « On vient de l'Ens », c'était un gage de qualité aux yeux de leurs interlocuteurs, une stratégie de leur part. L'École ne les a ni absorbés, ni subventionnés, elle a principalement été un lieu de rencontres et de ressources. Ainsi, c'est dans l'École qu'ont été imprimés tous les numéros par le service de la reprographie, « très professionnel et très disponible ». Leur ligne éditoriale directrice a été d'« évoquer et rafraîchir ce qui dans l'art nous meut », en bannissant le style universitaire ou journalistique.

Le premier numéro de Spécimen, fruit du premier cercle, a été tiré à 100 exemplaires (comme les suivants, jusqu'au n° 6, qui le fut à 300 ; à partir du n° 7, ils ont pris un diffuseur, mais « ça n'a pas marché »). Ce n° 1 a été écrit à destination des élèves et lancé à l'École. Il réunissait des essais et de la poésie, deux textes sur la question du théâtre. Au début, seuls les membres du comité de rédaction rédigeaient, ensuite, le comité s'est mis à jouer un rôle d'éditeur, il a de plus en plus fait appel à des contributeurs extérieurs et, les fidélisant, a adopté un rythme frénétique : 6 numéros en 11 mois, à raison de 2 à 3 réunions par semaine ! Alors, chaque numéro est devenu porteur d'une nouveauté qui allait se pérenniser. 

Le n° 2 a accueilli des textes plus longs, notamment sur le théâtre d'Edward Bond et sur la notion de « salle de cinéma ».

Le n° 3 a reproduit davantage d'illustrations, le montage des contenus est devenu plus solide, la revue a pris du corps. Avec ce numéro-là se sont institués un travail collectif sur un même sujet (dont trois éclairages personnels sur la Christine de Danemark d'Hans Holbein – Estelle Zhong, Lucas Roussel, Paul Ruellan) et des appels à contributions plus élaborés. C'est aussi à partir de ce numéro-là que la charte graphique s'est imposée.

Au sein de l'équipe, les discussions sur la forme à adopter étaient permanentes : fallait-il créer des rubriques ? Fallait-il rédiger un éditorial ? Ou, en guise d'éditorial, laisser s'exprimer une voix ? C'est ainsi que cinq photographies, sans autres, sélectionnées par la même personne ouvraient le 4ème numéro qui réunissait des essais sur Léonard de Vinci, Rembrandt, Renoir, et un cahier « Création ».

Dans le n° 5, des textes confrontaient peinture et photographie, et la question du théâtre était reprise sous le regard de Deleuze.

Dans le n° 6, celle de l'architecture était posée, au travers notamment d'un dialogue imaginaire entre Louis Kahn et Adolf Loos.

Un premier n° 7, bien que prêt pour l'impression, n'a pas été publié, le comité de rédaction ayant réalisé qu'il organisait chaque numéro après avoir reçu les contributions. Or il voulait à ce moment-là changer de formule et, s'il y parvenait, à quoi bon réaliser un numéro selon l'ancienne formule ? Il a alors donné le cap à l'aide de trois thématiques : « Figures de l'amateur » pour le 7, « Capture d'écran » pour le 8, « Faire désordre » pour le 9. Annoncer une thématique, c'était indiquer une clé de lecture tout en autorisant des textes de natures très diverses, y compris parfois un peu trop universitaires, « ayant moins de fouet » mais « allant peut-être plus loin ». Chacune de ces trois livraisons a mis en valeur un artiste dans une section intitulée « Foyer » : dans l'ordre : Noë Soulier, Daniel Hojnacki, Quentin Lefranc.

Du n° 9 qui clôt cette remarquable série sans mettre fin à l'histoire amicale, le trio pense qu'il est « le mieux équilibré », que les textes qu'il contient – classés selon quatre « mouvements » : Babel, Faillite, Confusion, Effusion – se sont révélés meilleurs que ne le laissait attendre l'appel à contributions. Cette livraison est la seule à dépasser les 100 pages, mais, faute d'argent, elle n'a été tirée qu'à 100 exemplaires. Peut-être en reste-t-il encore 2 ou 3 exemplaires, en vente à la librairie Le Bal des Ardents...

 

Thomas Brückert a ponctué l'entretien par trois lectures : celle d'un texte destiné au théâtre de Pauline Picot, reposant sur un montage de citations de Koltès, Chéreau, Guibert ; celle d'un texte de Paulhan sur ce que c'est qu'être un amateur ; et celle d'un texte écrit à six mains et prenant la Géorgie pour cadre.


Catherine Goffaux

 

 

 

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