Le jeudi 2 février, à la librairie Le Bal des ardents, a eu lieu la présentation d'une nouvelle revue, Transbordeur photographie – histoire – société, par Véronique Yersin, directrice des éditions Macula, qui éditent cette revue, et Christian Joschke, codirecteur de Transbordeur. Ils ont dialogué avec Roger-Yves Roche, maître de conférences à l'université Lyon 2.

Christian Joschke a expliqué pourquoi la naissance d'une revue scientifique papier n'est pas un événement banal, les pressions en faveur d'une revue numérique, sans éditeur, étant actuellement très fortes. Or, Olivier Lugon et lui-même voulaient absolument faire une revue papier d'histoire de la photographie, leur domaine de spécialité. Ils ont, dans un premier temps, appris que la Ville de Genève souhaitait soutenir des projets en lien avec la photographie. Dans un second temps, ils ont rencontré Véronique Yersin. Pour les éditions Macula, qu'elle dirige depuis 2010, publier une revue papier aujourd'hui, c'est comme un retour aux sources.

En 1976, un groupe d’historiens de l’art, de plasticiens et d’amateurs a édité la revue Macula. Jean Clay, pilier central, s’est allié la collaboration d’autres historiens de l’art et critiques dont Pierre Brochet, Yve-Alain Bois ou encore Rosalind Krauss. Axée sur le monde des idées, centrée sur les arts visuels allant de l’Antiquité à la période contemporaine, la revue a compté six numéros, puis est devenue une maison d’édition en 1980. L’objectif des éditions Macula était alors de mettre à disposition du public les grands textes des théoriciens de l’histoire de l’art et d'offrir à de jeunes théoriciens la possibilité de faire connaître leurs travaux. En 2010, des personnes soucieuses de ne pas voir s’éteindre l’excellence éditoriale qui a caractérisé la maison d’édition depuis ses débuts, a créé la Fondation Cercle Macula. Ce second souffle permet d’entretenir une recherche de haut niveau dans le domaine des connaissances historiques de l’art et de la pensée en général.

Véronique Yersin a donc vu arriver il y a deux ans Christian Joschke et Olivier Lugon. Elle a commencé par rééditer un livre d'Olivier Lugon (Le Style documentaire, d'August Sander à Walker Evans, 1920-1945), avant de se lancer avec eux dans ce projet de revue annuelle et thématique dont le premier numéro, après deux ans de conception, sort ce mois de février 2017. C'est la « force de l'instinct », selon elle, qui les a amenés à travailler ensemble.

L'idée du titre leur est venue du pont transbordeur de Marseille qui permettait de traverser le vieux port, pont construit en 1905 et détruit par les Allemands en 1944. Ce pont suspendu de 240 m de long, 80 m de haut, tout en tensions, avec sa nacelle, ses escaliers en colimaçon, a fasciné les artistes dans les années 1920 (cf. collectif, Le Pont transbordeur de Marseille / Moholy-Nagy, INHA, 2013). Cet objet d'ingénierie était un transformateur du rapport à l'environnement, à la ville, à la mobilité, au déplacement, à la perspective ; devenu objet métaphorique, il symbolise pour le comité de rédaction ce que doit être l'histoire de l'art et l'histoire de la photographie. Et puis, dans Transbordeur, il y a « Trans » -national, -disciplinaire, -genre, -frontière, l'objectif de la revue étant de « nouer des réseaux ».

« Musées de photographies documentaires », le sous-titre de la revue, tout au pluriel, explicite la presque totalité de son contenu, même si dans le sommaire, il ouvre la première des quatre parties, le « Dossier », suivi de « Collections », de « Varia » et de « Lectures », selon un schéma que reprendra chaque livraison.

Les huit contributions issues d'un colloque organisé en novembre 2015 par les universités de Lausanne et de Genève qui constituent le « Dossier » s'intéressent à des collections suisses et étrangères (anglaises, parisiennes, allemandes, italiennes). 

La section « Collections » analyse une « collection virtuelle » allemande de plaques de projection à usage pédagogique datant d'avant 1914, la démarche encyclopédique d'Albert Kahn, le fondateur des Archives de la planète, et l'œuvre d'une dynastie de photographes genevois (1860-1980), les Boissonnas. 

« Varia », rassemble un article sur un dispositif optique, le chromatrope, un autre sur les expérimentations photographiques et filmiques dans l'étude du mouvement et de la fatigue, un troisième, sur le livre conçu pour relater la série d'interventions artistiques qui se déroulèrent à Côme le 21 septembre 1969, un dernier sur le portrait photographique funéraire chez les Éwé, entre le Ghana et le Nigeria.

« Lectures », rend compte des livres publiés récemment par les « collègues ».

Le « Dossier » est la colonne vertébrale de chaque numéro. L'appellation « Musées de photographies documentaires » indique que la photographie est exposée non comme objet d'art mais comme source de documentation, concernant tous les champs de la culture, toutes les activités de la société, et relève d'une conception de l'histoire positiviste. Revenir aux origines de la photographie documentaire, c'est s'intéresser aux usages de la photographie qui sortent de l'usage artistique, c'est ouvrir une réflexion générale sur les images du quotidien, de la science, de beaucoup de disciplines, dont l'anthropologie. Ce premier essor de la photographie de masse autour de 1890-1900 montre une ambition très proche des utopies actuelles de conservation du patrimoine dans les grandes banques d'images. Ce sont des musées qui interrogent notre contemporain, et des photographies qui interrogent notre rapport au monde.

Ce qu'on a appelé les Visual Studies dans les années 1990 sont toujours très vivaces. Elles avaient tendance à traiter les images reproductibles comme si elles étaient immatérielles, mais progressivement elles se sont intéressées à la matérialité des images (leur flux, leur masse, le livre, les formats) avec, notamment, les travaux de François Brunet et Elisabeth Edwards. Les chercheurs et chercheuses réunis par Transbordeur ont emboîté le pas à cette nouvelle orientation. Par exemple, l'image de couverture, qui appartient à la collection Albert Kahn, et était initialement destinée à être projetée, est traitée en sorte qu'elle se détache comme si elle était un objet. Dans un rapport antagoniste, le texte laisse l'image telle qu'elle est.

Transbordeur s'inscrit-elle dans la filiation de Photographies de Jean-François Chevrier des années 1980, de La Recherche photographique des années 1990, des Études photographiques plus près de nous ? Oui, envers Études photographiques (Olivier Lugon y a travaillé, Christian Joschke y a publié), à la différence près que l'objet est très différent. Études photographiques publie les articles qui lui sont envoyés, alors que les rédacteurs de Transbordeur construisent la revue comme un livre. A-t-elle une dette envers des revues étrangères ? Transbordeur se sent proche de Grey Room aux États-Unis, qui traite de l'histoire critique, du discours sur l'image. Transbordeur est un travail collectif, avec un secrétaire de rédaction, Davide Nerini, des chercheurs et chercheuses de l'université suisse, Estelle Blaschke, Estelle Sohier, Claus Gunti, Claire-Lise Debluë. 

Roger-Yves Roche a souligné l'extrême qualité des reproductions et de l'impression, la sobriété de la maquette, le rythme de la typographie, le colonnage, les grandes lettrines qui occultent les images qu'elles recouvrent, le fait que les images altérées sont doublées pour qu'elles existent pleinement. Pour Christian Joschke, la maquette rend compte de la ligne éditoriale, leur conception de la photographie a rencontré sa forme dans cet objet de 230 pages. Pour Véronique Yersin, être éditeur, c'est désirer faire et désirer partager : « Tout le monde est têtu, mais tous les désirs ont fini par se rencontrer ».

« Pas d'emploi fictif à Transbordeur ! » et personne n'est rémunéré, mais « à partir du moment où on s'est attelé au premier article, on a trouvé l'énergie de chercher le financement ».

Aussi le programme des futurs numéros est-il arrêté jusqu'en 2020 ! 2018 : la photographie dans les expositions universelles, jusqu'à celle d'Osaka, y compris les expositions mobiles du plan Marshall ; 2019 : l'histoire du microfilm ; 2020 : l'agence alternative qui faisait réaliser des photos par des amateurs pour documenter la vie ouvrière dans les années 1920-1930.

 

Catherine Goffaux

 

 

En savoir plus sur la revue 

La revue est disponible à la librairie Le Bal des ardents