À l'initiative de Livraisons, les 24 et 25 mars, cinq personnes se sont rendues à l'Abbaye d'Ardenne, près de Caen, qui abrite l'Institut Mémoire de l'Édition Contemporaine (IMEC). Récit par Catherine Goffaux.

    Nous avons été instantanément subjugués par l'Abbaye d'Ardenne, malgré le froid, le vent et le ciel gris. La commune de Saint-Germain-la-Blanche-Herbe – son nom est trop beau pour que je ne le mentionne pas – est à 67 mètres d'altitude et à quelques kilomètres de la mer.

    L'église abbatiale, qui figure le plus souvent seule sur les photographies officielles de l'Imec, se dresse au fond et à gauche d'un vaste ensemble de constructions disparates, ayant subi au fil des siècles outrage du temps, destructions révolutionnaires, occupations, et ensuite tranches successives de restauration. Mais, du cloître de l'abbaye, par exemple, ne reste plus que le vestige d'arcades sur le flanc ouest de l'église.


    Pour que l'église devienne une bibliothèque, son aspect intérieur a été totalement bouleversé. Les chercheurs (600 chercheurs reçus chaque année) travaillent au pied des deux étages de rayonnages qui couvrent ses hauts murs latéraux : passerelles, escaliers et ascenseurs mènent à des coursives au sol vitré faiblement éclairées et abritant des centaines de boîtiers noirs qui contiennent soit des dossiers (les 650 fonds d'archives d'écrivains, d'éditeurs, d'artistes), soit des revues (au deuxième étage – une couverture collée sur le boîtier facilite le repérage, la collection se trouve sous le rabattant – l'Imec conserve 650 titres de revues). La proximité de ces trois nombres étonne mais ils sont exacts. Les collections de livres (un fonds de 50 000 ouvrages de référence sur l'histoire des idées, de la littérature, de l'imprimerie et de l'édition, de l'archive) occupent plutôt le rez-de-chaussée. Les rayonnages sont eux-mêmes couverts d'une marquetterie de bois évoquant des dos de livres. Vue de la nef, elle dissimule entièrement les rayonnages.
 
    Dans ce qui a été le chœur, les bibliothécaires recueillent les demandes des chercheurs quand ils veulent d'autres documents que ceux qui sont en accès direct. Les collections et les documents remisés sont stockés sous terre sur 14 kilomètres de rayonnages surmontés d'un « pavillon des archives » de construction récente, en forme de dôme, où sont effectuées toutes les opérations de conservation, dont, en tout premier lieu, le passage dans une « machine à dépoussiérer ». Cette réserve est reliée à la bibliothèque par un tunnel. Nous l'avons visitée le samedi matin : c'est un lieu qui excite l'imagination, les fantômes de Foucault et de Barthes continuent sans doute à y discuter, comme le font les musiciens du Concert baroque d'Alejo Carpentier.

    Nous ignorions si Jean-Christophe Bailly en personne nous ferait visiter l'exposition dont il a été le commissaire (elle est désormais démontée). Il nous y a emmenés, nous et quelques personnes venues pour la table ronde programmée le soir même.

    « L'Ineffacé. Brouillons, fragments, éclats » a inauguré un nouveau lieu, une énorme grange récemment restaurée de façon un peu trop monolithique – vitrines posées sur des socles, lumière tamisée (conservation oblige), pièces d'archives épinglées aux murs, cartels minimalistes. Bien qu'ironisant sur l'exercice de la visite commentée, Jean-Christophe Bailly s'est arrêté presque sur chaque pièce, avec humour (par exemple, à propos des chutes de papier peint sur lesquelles Audiberti prenait des notes, que Jean-Christophe n'aime pas particulièrement : « il faut bien faire plaisir au journaliste d'Ouest France ») ; avec passion sur celles qu'il semble préférer (un feuillet où Francis Ponge a noté des dizaines d'idées de titres, des notations chorégraphiques de Merce Cunningham, des dessins de patients autistes de Fernand Deligny, une boîte où Jean Paulhan rangeait ses fiches de proverbes malgaches, une feuille volumineuse de Christophe Tarkos). Certaines proximités sont spectaculaires, telle le voisinage du Grand Graphe d'Hubert Lucot et d'une page d'un minuscule carnet de Jean Genet ; ou celui des dessins d'enfants guayaki collectés par Pierre Clastres et d'un manuscrit de Philippe Soupault. Laissé seul, le visiteur est saisi par ce que racontent ces traces du travail de la pensée et de l'écriture, qu'elles se présentent sous la forme d'esquisses, ou de plans, de brouillons, de croquis, de story boards, avec leurs ratures, leurs repentirs, leurs taches... avec l'empreinte du temps (Arthaud, Adamov).

    À l'Imec, les soirs de rencontres publiques s'appellent « grands soirs ». Le « grand soir » du vendredi 24 mars a réuni autour de Jean-Christophe Bailly, Muriel Pic, Georges Didi-Huberman et Hanns Zischler, sous la conduite d'Albert Dichy. Il les a choisis parce qu'eux aussi et leurs livres, ont su, comme lui – spécialement Muriel Pic avec Élégies documentaires et Hanns Zischler avec Berlin est trop grand pour Berlin –, « réveiller l'archive de sa dormance » et « garantir les conditions de son réveil ». « Qu'il soit programmé ou inopiné, le contact éveille l'archive, mais aussi il éveille celui qui l'a trouvée ». Tous ont fait un « voyage au cœur de l'archive, dans ce qu'elle a de plus vibrant ». Walter Benjamin et Sebald n'étaient jamais loin. Jean-Christophe Bailly a expliqué pourquoi il avait préféré « L'Ineffacé » à « L'ineffaçable », un titre moins figé dans la pierre, et qui rend mieux compte de ce qu'il y a « de plus vivant, un vivant absolument incroyable » dans l'archive. Et également comment il avait pensé le livre qui accompagne l'exposition tout à fait autrement que l'exposition – ce n'est donc pas un catalogue, mais un livre.



    Nous avons beaucoup circulé, piétiné, bavardé de la porte de Bayeux (XVIIe) à la porte Saint-Norbert (XVIIIe), qui abritaient les écuries, après avoir longé la grange médiévale, aller et retour ; nous nous sommes assis au soleil (le samedi, le vent avait chassé les nuages) devant le logement du fermier (fin du XIXe), avons foulé les pelouses entrecoupées d'allées et semées de jonquilles, avec des détours par le jardin potager, d'où provenaient les salades qu'on nous a servies, dans le farinier, qui est également le bâtiment où se trouvent les cellules de moines devenues chambres. Le destin d'un paysage étant plus ou moins de finir dans une assiette, on nous a aussi servi d'opulents livarots et camemberts.

    Dans le jardin, la tombe de Christian Bourgois rappelle qu'il a présidé l'Imec autrefois. Au sud-ouest, derrière le mur d'enceinte, un mémorial célèbre une vingtaine de jeunes prisonniers de guerre canadiens qui ont été fusillés là. Le site est saturé de sens et de symboles. Ceux qui ont pensé sa restauration et sa nouvelle destination les ont respectés. Ainsi, les piliers de la grange aux dîmes – là où se tiennent les « grands soirs », sous une charpente en bois colossale –, qui a été bombardée pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été peints en deux tons de beige, le plus soutenu s'arrêtant au niveau de ce qu'il restait des piliers après le bombardement.

    Le site tout entier matérialise cette phrase de Christian Boltanski : « l'art est une tentative d'empêcher la mort tout en sachant que c'est impossible. Il est certain que tout le travail d'archivage traduit un désir de ce genre, un désir d'arrêter la mort. »

    Yoann Thommerel qui nous a accueillis m'a écrit il y a deux jours que nous pouvions revenir quand nous voulions. La prochaine exposition portera sur l'intime, le commissaire en sera Gérard Wajcman.