par Catherine Goffaux

 

Jeudi 20 avril Clémentine Vidal-Naquet et Stéphanie Sauget, en un dialogue impeccable ponctué d'une projection d'images, présentaient la revue Sensibilités Histoire critique et sciences sociales au Bal des Ardents à l'invitation de Livraisons – des revues en Rhône-Alpes. Clémentine fait partie du comité de rédaction, Stéphanie est historienne, enseigne à l'université de Tours François Rabelais.

Pourquoi avoir choisi ce médium ? Clémentine et Stéphanie répondent, parce que les champs sont à construire dans une exploration au long cours et une remise en question constante.

Qu'il y a-t-il d'excitant dans l'activité de revuiste ? Elles répondent, le sentiment d'appartenance à un groupe de personnes complémentaires, l'approche réflexive, une dimension de plaisir et de curiosité.

Les réflexions des chercheurs que réunit Sensibilités ont été mûries en amont par les travaux de leurs aînés et maîtres... Alain Corbin, Arlette Farge, Stéphane Audouin-Rouzeau, qui ont accepté, sans hésitation, de faire partie du comité scientifique pluridisciplinaire. Sensibilités est redevable aussi à des auteurs comme Thomas Dodman qui a travaillé sur les soldats français en Algérie dont la nostalgie a été considérée comme une maladie virale et fatale. Ou à Michel Pastoureau, le spécialiste de la symbolique des couleurs. Tous étaient redevables à Lucien Febvre, qui lança l'appel inaugural, « La Sensibilité et l'histoire, sujet neuf » en 1941. Alors furent engagées l'histoire des mentalités, puis celle des représentations, enfin l'histoire culturelle.

Sensibilités était en gestation lors des attentats de janvier 2015. L'omniprésence des émotions dans l'espace public et la mobilisation des affects ont frappé les quatre jeunes historiens de l'équipe initiale, qui, tous, appartiennent à la même génération. Par ailleurs, ils ont remarqué l'utilisation des émotions de basse intensité, telles celles à l'œuvre dans la gestion des entreprises ou dans le « marketing émotionnel », l'« ingénierie du sensible ». Toutefois, le sensible n'est pas selon eux un domaine dangereux, car l'émotion permet d'accéder à des concepts intellectuels. Les chercheurs en sciences sociales ne peuvent plus rester en retrait de ces questions. Les sensibilités sont une clé de lecture du monde social, une démarche de connaissance. L'émotion est un ressort cognitif, une ressource. Les outils pour les étudier sont issus de toutes les disciplines. Les réticences que les émotions et les sensibilités suscitent dans le monde universitaire viennent de ce qu'elles seraient secondaires, de ce qu'elles pèseraient de peu de poids sur le monde... alors que leur terrain est absolument illimité.

Les revues de sciences sociales académiques sont nombreuses (Revue d'histoire du XIXe siècle, Les Annales, Histoire et Mesure, Clio, les Cahiers d'histoire). Elles n'accordent aucune place à l'art, ni n'accueille des contributeurs non-universitaires. Pour autant les choses bougent avec de nouveaux titres comme Hippocampe, Modes pratiques, Le Magasin du XIXe siècle qui ne délimitent pas à l'avance leurs champs. Sensibilités, qui se veut une revue décalée, est encore sur un front pionnier de la recherche. Elle ouvre ses portes (sa maison) aux acteurs et à d'autres écritures que l'écriture universitaire. 



 

La revue est semestrielle, « une course de fond », disent Stéphanie et Clémentine. Deux numéros sont parus à ce jour : « Anatomie du charisme », sorti en octobre 2016, et « Les sens de la maison », sorti en avril 2017. Le charisme est un thème classique des sciences sociales, qu'il était pertinent de traiter avant les présidentielles. La maison est également un thème classique, la revue ne prétend pas éclairer « l'essence de la maison ».

Il s'agissait dans ce deuxième numéro de rendre étranger cet espace du quotidien : « La maison délicieuse » d'Augustin Berque est une réflexion sur la quête du paysage qui emmène en Chine ; « Home, sweet home » de Stéphanie Sauget explore l'idéal bourgeois du home et la figure de la maison hantée ; « Propriété interdite. La maison de Psychose » de Camille Vidal-Naquet propose une analyse filmique fondée sur la double architecture du manoir et du motel de ce chef-d'œuvre d' Hitchcock.

Il s'agissait aussi de témoigner de sa précarité ou de son manque, tels qu'éprouvés par Émilienne, une jeune femme tutsi (Stéphane Audouin-Rouzeau), les immigrants de la Jungle (collectif PEROU), des personnes âgées sans domicile fixe (David Grand).

Il s'agissait d'établir un rapport sensible à toutes les victimes de confinement – les détenus (Pome Bernos et Judith Le Mauff), les religieuses (Éléna Guillemard), les endeuillés (Stephan Zimmerli).

L'architecture (comme pour une maison) découpe chaque numéro en quatre grandes rubriques : « Expérience », « Recherche », « Dispute », « Comment ça s'écrit ». Écrire des articles de recherche : c'est en quelque sorte le cœur de métier des collaborateurs de Sensibilités. En revanche, ouvrir la rubrique « Expérience » à des dessinateurs (ici, Pome Bernos), à des poètes, des photographes pour qu'elle devienne le lieu de tous les possibles, leur est bien plus difficile. Mais c'est pourtant avec cette rubrique que la revue se distingue le plus des autres revues de sciences sociales.

Tout comme les affects et les sensibilités varient en fonction des sociétés, l'appréciation que l'on porte sur eux varie en fonction de l'époque et de l'espace. C'est l'un des enjeux de la rubrique « Dispute » où, ici, Alban Bensa et François Pouillon remettent en cause le système d'appréciation et la forme de mise en récit utilisés par Pierre Bourdieu dans son texte sur la maison kabyle publié en 1969.

« Comment ça s'écrit ? » dévoile les coulisses de la recherche (le cadre, les sources, les notes, le style...). Arlette Farge dans le premier numéro parlait d'« intranquille écriture », dans celui-ci, c'est Alban Bensa qui, relatant son expérience de terrain en Nouvelle-Calédonie, parle du « dessous des mots ». Cette rubrique n'est pas un mode d'emploi, elle rappelle seulement que les objets influent sur l'écriture et que l'écriture influe sur les objets.

 

 

 

Sensibilités est éditée par Anamosa, une maison d'édition engagée créée en 2016 et dirigée par Chloé Pathé. Anamosa édite également la revue Delta t. Lire les musiques, et des livres beaux (comme Le Louvre insolent, qui a contribué à la faire connaître), des livres qui s'adressent à tous, y compris à un public savant.

Le comité de rédaction volontairement restreint de Sensibilités (Quentin Deluermoz, Hervé Mazurel, Clémentine), veille à maintenir un cap de haute exigence.

Mélie Giusiano, qui a créé graphiquement Sensibilités, lui a donné une forme qui contribue à son côté exploratoire, esthétique sans être esthétisante, non dénuée de fantaisie (la mise en page du sommaire agence une antichambre, un seuil, des escaliers, une lucarne), aérée, ici ponctuée par les croquis photographiés de Stephan Zimmerli en guise d'interludes. De numéro en numéro, l'ordre des rubriques sera bouleversé pour ne pas introduire une hiérarchie des articles.

Dans le public, David Grand, auteur d'une thèse sur l'hébergement des sans-domicile-fixe, ethnologue et non historien, a dit le plaisir qu'il avait pris à sortir de son milieu habituel et l'importance qu'il accorde à la qualité de la restitution et de la narration. Éléna Guillemard, elle aussi présente, a souligné qu'elle « questionne des évidences totales », en l'occurence celle de la vie conventuelle.

Le N° 3, « Les corps du paroxysme », traitera des situations extrêmes qui nous placent à la limite de l'humain. Le N° 4, « La Société des rêves », s'emploiera à sociologiser et à historiciser les rêves.

Bien que Stéphanie et Clémentine sachent que l'histoire des sensibilités et des émotions consiste à reconstituer des possibles et des probabilités et qu'il leur faut accepter de renoncer à tout saisir, on souhaite que Sensibilités s'y emploie pendant longtemps.

 

Catherine Goffaux