par Catherine Goffaux

 


Jérôme Duwa, interrogeant Michel Crépu lors de la soirée d'inauguration du Festival de la revue, a ménagé un va-et-vient constant, des livres qu'il a écrits à sa considérable expérience de revuiste (dans le dernier de ses livres, Vision de Jackie Kennedy au jardin Galliera, le narrateur travaille dans une revue littéraire), à des propos sur les revues qu'il a dirigées (La Revue des Deux Mondes, et depuis 2015, la NRF), sans oublier son travail critique (pour Esprit, quand il était étudiant, puis pour La Croix, L'Express). Traces de ce dialogue en sept infinitifs.

 

Vivre avec la littérature :

Comme Charles Du Bos, Michel Crépu a soif de vivre avec la littérature et poursuit un entretien quotidien avec elle (voir Lecture : journal littéraire 2002-2009 ; Charles Du Bos ou la tentation de l'irréprochable). 

Trois livres ont marqué son itinéraire de critique : L'Archipel du goulag et « l'énorme débat qu'il a suscité dans les années 1970 », Les Particules élémentaires et « son nihilisme d'un genre nouveau » dans les années 1990 (voir La Confusion des lettres, 1999), Les Bienveillantes, en 2006, « une suite post-moderne au Docteur Faustus qui ouvrait la possibilité de raconter l'ir-racontable ».

Admirer :

Dans le sillage de Plotin, Michel Crépu pense que « l'on s'élève spirituellement à mesure que l'on s'incline vers la beauté » (voir La Force de l'admiration, son premier ouvrage, qui sera réédité à l'automne), et il aime se livrer au « noble plaisir de la louange ».

Tempérer :

À une question de Jérôme sur l'esprit de méchanceté critique : « Aujourd'hui, ce qui serait le plus anti-conventionnel serait de revaloriser la modération ». Sainte-Beuve est, selon Michel Crépu, un « maître de la modération » (voir Sainte-Beuve, portrait d'un sceptique). « L'éreintement ne m'intéresse pas. » Mais dans l'exercice de la critique, l'ironie, qu'il aime beaucoup, est nécessaire.

Prendre son temps :

Pour Jérôme, la revue est le dernier hâvre où se donner le temps de lire. Michel Crépu a poursuivi à propos du Journal 1953-1973 de Matthieu Galey : « ce qui est frappant, c'est qu'il appartient à une génération où l'espace était encore entièrement occupé par le livre, sans dérangement, sans parasitage, on a l'impression de continuer à lire le Journal des Goncourt ».

Copier :

Les livres de Michel Crépu sont des livres de lecteur, eux-mêmes constitués de lectures. (Voir sur l'expérience de la lecture, Ce vice encore impuni, une réponse à George Steiner). Michel Crépu prend des notes, copie, recopie, s'imprègne ainsi des textes en un travail subliminal.

Créer :

La Revue des Deux Mondes : « J'étais responsable, je l'ai convertie en journal-laboratoire ».

Était-ce destiné à la Revue des Deux Mondes ou à la NRF ? Il a raconté qu'étant tombé dans Tchekhov sur un paragraphe qui se conclue par le mot « fouillis », il l'avait prélevé et envoyé à deux ou trois auteurs, dont Muriel Barbery, en leur demandant de le continuer. 

À la Revue des Deux Mondes, il a travaillé en toute liberté, mais le revers était l'indifférence absolue de la direction. Chez Gallimard, il est également libre, mais « on regarde ce qui se passe dans la revue ». Ce qui lui est difficile actuellement, c'est de porter deux casquettes : rédacteur en chef de la NRF et critique au « Masque et la Plume ».

Selon lui, les textes qu'on publie sont des « invitations à entrer dans des événements de langage », et « Si l'on s'engage dans une expérience de création, on a besoin de conditions de bonne tempérance », enfin, il faut « tenir la balance entre l'héritage et être de notre temps ».

Célébrer (les revues !) :

La revue a été « la fille préférée du XVIIIe siècle », elle a circulé de façon incessante dans toute l'Europe. L'art de la conversation « tel que le pratiquait Madame d'Épinay a à voir avec le processus de création des revues, qui consiste à donner une forme imprimée à un moment de conversation ».

Il a trouvé dans le Journal de Dostoïevski, « Et maintenant, Messieurs, si nous parlions un peu de Gogol », entendre : et maintenant, si nous consacrions un numéro à Gogol.

Certaines « aventures esthétiques sont passées par des revues, ainsi Joyce a commencé à publier dans la revue Transition ». « Aux grandes revues correspondent de grands auteurs. »

Les revues sont des « espaces de liberté », où « favoriser la réflexion intellectuelle », aussi a-t-il été « frappé par la désinvolture avec laquelle l'objet littéraire qu'est la Revue des Deux Mondes était devenu instrumentalisable ». 

Les revues sont des tremplins : « dans La Recherche, à un auteur débutant, on conseille, 'Tâche de dire un mot à Norpois de tes ambitions littéraires', parce que Norpois est très bien avec le directeur de la Revue des Deux Mondes ». À Esprit, Michel Crépu a débuté en écrivant un témoignage étudiant, puis deux comptes rendus de voyage, avant d'en devenir un pilier, spécialiste du décryptage d'enregistrements. Inversement, c'est son Tombeau de Bossuet qui lui a ouvert la porte de L'Express.

Dans « Le temps des bousilleurs », une tribune qu'il a donnée au Monde le 4 février de cette année, il écrivait : « Au long de cette histoire [du XXe siècle], inaugurée au glas de la Grande Guerre et conclue dans l'enfer concentrationnaire, les revues ont joué un rôle d'une importance inouïe […] ce sont elles qui ont porté à bout de bras, pas toujours, le souci de la dignité intellectuelle. » 

Enfin, de vive voix, et presque en guise de conclusion, « La NRF et la La Revue des Deux Mondes pourraient appartenir aux lieux de mémoire selon la définition qu'en donne Pierre Nora. »


Catherine Goffaux