par Christian Rosset

  

Compositeur, musicien, essayiste et producteur radiophonique, notamment à France Culture avec qui il collabore depuis 1975, Christian Rosset revient ici sur les liens intenses qui unissaient le collectif Change, la revue éponyme et les Ateliers de Création Radiophonique. L'extrait que nous vous donnons à lire ici en pré-publication est tiré d'un livre de Christian Rosset, Les Voiles de Sainte-Marthe, à paraître en juin prochain chez Hippocampe éditions.

 

 

Un mot sur ce collectif Change : j’en découvre l’existence en juillet 1975 quand, cherchant à rompre l’ennui des vacances d’été et pour cela fouinant les rayons d’une petite librairie en bord de mer, je tombe sur deux numéros de la revue, le 20 (qui m’intrigue car on y trouve un texte-partition de Jean-Yves Bosseur, musicien alors fraîchement rencontré et déjà inconsciemment désigné comme futur allié indéfectible) et le 23 ("Monstre poésie" qui me fait découvrir d’un coup une bonne dizaine de poètes avec qui j’allais collaborer un peu plus tard dans le cadre des Ateliers de Création). Le numéro suivant, le 24 (celui d’octobre 1975), s’intitule "Mouvement du change de formes et transformationnisme". Il est composé d’une suite de manifestes rédigés plus ou moins collectivement dans la "grande tradition". Enthousiasme immédiat. Le "lieu d’échanges" déjà pensé, dessiné, cartographié et prêt à devenir matière à expériences sonores, musicales, radiophoniques, trouvera sa place dans l’espace déployé du transformationnisme !      

Au moment de ma rencontre avec Change, le collectif est composé de Philippe Boyer, Jean-Pierre Faye, Jean-Claude Montel, Jean Paris, Didier Pemerle, Léon Robel, Mitsou Ronat, Paul Louis Rossi Jacques Roubaud et Saul Yurkievich. Avec la moitié d’entre eux – Faye, Montel, Pemerle, Rossi, Roubaud –, s’établiront des collaborations sur de longues durées (plusieurs décennies), principalement pour l’A.C.R., mais aussi les Nuits Magnétiques, le Programme Musical et À voix nue (du temps de l’analogique). Les liens entre l’Atelier de Création Radiophonique et le collectif étaient déjà forts (Accusés de réception en 1976, produit par Jean-Yves Bosseur et, en 1977, la semaine précédant la diffusion d’Entailles…, Les voi(x)(es) du Change, produit par René Farabet, etc.). Ils se sont encore renforcés, après l’éclatement du collectif en 1979, suite à mon obstination à accorder de vastes espaces de création sonore à ces écrivains qui n’ont jamais rien lâché de ce qui alimentait, tant intellectuellement que viscéralement, leur projet d’origine, passant du "nous" au "je", non sans mélancolie, et creusant obstinément leur sillon – de plus en plus à l’écart des chemins balisés de la culture officielle. 

 

* * * 

Il faudrait aussi citer ceux qui avaient déjà quitté le navire (Maurice Roche ou Yves Buin), ainsi qu’une bonne cinquantaine de poètes, d’écrivains, de peintres (et plus rarement de musiciens), gravitant autour de ce mouvement – et non des moindres (des liens se tissant notamment avec Action poétique, la revue d’Henri Deluy ou les éditions Orange Export Ltd, animées par Emmanuel Hocquard et Raquel). Sans oublier que, malgré le fait que Change se soit construit contre Tel Quel (la très glorieuse revue d’avant-garde des années 1960), dans la foulée des événements de mai 1968, suite à une rupture particulièrement violente entre Jean-Pierre Faye et Philippe Sollers, certains prétendus "frères ennemis" continuaient, non seulement à s’apprécier, mais aussi à se parler (Jacques Roubaud et Denis Roche, par exemple). Mais ce n’est pas ici le sujet d’établir des listes. La seule chose sur laquelle je me dois d’insister, c’est l’importance de cette nébuleuse, bien moins fermée qu’on ne pourrait croire. Le très jeune homme qui y débarquait fort bien accueilli se trouvait plongé, dès qu’il participait, même très modestement, aux manifestations secrètes ou publiques de ce "nous" fragile, dans quelque chose d’enchanteur, et même d’émerveillant. 

Je raconterai un autre jour le quotidien de ces années… Il est un peu douloureux de se pencher au crépuscule de son parcours sur ce qui vous a construit et qui est devenu, avec le temps, d’autant plus mythique qu’en grande partie oublié – comme si vous aviez déjà en main un ticket pour participer à un colloque de fantômes… La radio, c’est la vie. Et ce qui s’y inscrit – que l’on ne peut écouter qu’au présent – reste, sauf effacement radical des bandes ou des fichiers, vivant pour l’éternité. 

 

* * *

 

En mars-avril 2001, pour Surpris par la nuit, je me suis mis en quête de rassembler la totalité des acteurs de cette aventure de Change – du moins les survivants (Mitsou Ronat, Maurice Roche et Jean Paris nous ayant quittés, ainsi que deux figures essentielles éditées par ce collectif : Danielle Collobert et Agnès Rouzier). Cette aventure radiophonique, j’ai tenté, trois ans après, d’en tracer un récit, pour rendre hommage simultanément à ces formidables écrivains et à cette radio “de création” (même si ce n’est plus l’A.C.R. – alors en crise, voire en danger – qui accueille la production de ces Histoires de Change). Le voici – tel quel.

 

 

Histoire d’Histoires de Change 


Lundi 17 mai 2004

À travers les fenêtres de la Bibliothèque Mazarine, j’aperçois la devanture de l’agence de presse Roger-Viollet, rue de Seine. Je ne me souviens plus si l’entrée de l’immeuble qui donnait accès au local de Change se trouvait avant ou après cette devanture, mais je me souviens qu’il y avait une cour à traverser et qu’un jour, au début de l’hiver 1975/1976, un jour de fin décembre, j’y rencontrais pour la première fois Jean-Pierre Faye. J’avais vingt ans tout juste, l’âge où on frappe aux portes dans l’illusion que traverser un seuil, c’est s’engager dans un avenir qui nous appartient déjà. 

Une ou deux semaines plus tard, repassant à tout hasard, je croisai pour la première fois le regard de Jacques Roubaud, seul dans ce local exigu et faiblement éclairé à attendre je ne sais qui. Souvenir concret du lieu : un radiateur mal purgé, bruyant (au début des années 1980, étant à la recherche d’un endroit calme dans le quartier pour faire des enregistrements, j’y suis revenu – ce local étant à la fois ouvert et désert – en compagnie d’un des peintres de Supports/surfaces ; je le vois encore résoudre le problème en libérant le radiateur de son trop plein d’air ; cela m’amuse rétrospectivement quand je songe que ce mouvement pictural était, à l’origine, coopté par Tel Quel, le groupe rival, voire ennemi).

 

23 février 1976

Librairie/galerie La Hune, boulevard Saint Germain, Paris. S’ouvrent trois journées de rencontres avec le collectif Change à l’occasion de la sortie du n° 26-27, "La peinture". Jean-Pierre Faye m’a invité à accrocher un dessin de petit format. Il le présente à la petite foule rassemblée dans la librairie. Mais personne ne le voit, car Jérôme Peignot, debout, le cache de tout son corps, pourtant frêle. Dans la foulée, très simplement, je fais connaissance avec les autres personnalités du collectif présentes et de leurs proches (j’étais assis, je m’en souviens, à côté de Bernard Noël qui avait participé au n° 23, "Monstre poésie", dont la lecture m’avait incité à prendre contact avec J.-P. F). 

 

24 novembre 1976

Amiens, Maison de la Culture. Expositions, débats, concert ; présent trois fois (dessin, parole, musique) – souvenir intense : lumière d’avant l’hiver ; cimetière enneigé (lors d’une visite à la tombe de Jules Verne) ; rencontre avec Gaston Planet (qui ouvrira une période d’échanges où amitié et travail mêlés engendreront une vraie-fausse école de peinture, utopique, éphémère) ; présentation un peu gênée de sculptures de Toni Grand (que je suis seul à connaître apparemment. Toujours l’ombre – apparition en catimini – de Supports/surfaces que personne ou presque, alors, n’imagine devoir considérer) ; le travail de Jean-Michel Meurice, aussi, est agrafé (toiles souples apparemment proches mais, en réalité, presque à l’opposé de celles de Gaston Planet) ; le Mouvement Change présente des artistes aux démarches contradictoires (matérialisation sur les cimaises de propositions individuelles incompatibles – largesse de vue du collectif ou aveuglement ?).

 

Mardi 25 mai 2004

Tout allait alors très vite et donnait, sinon le vertige, du moins l’illusion d’une force irréductible. Le sens de la rencontre tenait autant du désir d’apprendre à se tenir dans la bonne orientation, que de la recherche de témoins d’un engagement dans un monde que nous ne savions pas nommer mais qui devait être peuplé d’écrivains, d’artistes, de créateurs (mots en passe de revenir à la surface des échanges, brisant ainsi quelques tabous encore en vogue). Il est aisé, aujourd’hui, de relever à quel point ce mouvement Change se trouvait déjà sur une pente dangereuse (mais ni plus ni moins déclinante que celles où étaient engagés les groupes rivaux) et que, pour beaucoup de ses membres, les beaux jours étaient déjà passés. De cela, je n’avais cure (sentiment partagé par les amis de même génération) ; seuls comptaient les signes d’amplification d’un mouvement qui ne devait s’interrompre que par la création d’un nouvel espace de travail et d’échanges, espace longtemps projeté, imaginé, débattu, mais qui n’eut lieu que dans les rêves nés dans les brumes des comptoirs.

 

Jeudi 27 mai 2004

Retrouver des traces : programmes, invitations, photographies. Écouter des enregistrements : créations radiophoniques, reportages, entretiens, toutes formes d’échanges programmées depuis 1976 au gré des variations de grille de France Culture. Une obstination à continuer, à ne pas refermer la parenthèse car, en réalité (en ce fameux monde innommé peuplé de "créateurs") de parenthèse, il n’y a pas (ou alors il y en a tant qu’on s’égarerait à vouloir traverser rationnellement ce labyrinthe d’entrées incertaines et de fausses sorties). On se perd, on se retrouve : pour ma part, j’ignore les fâcheries ; par contre je connais l’oubli, l’absence, la perte de mémoire momentanée et les retrouvailles soudaines attestant le caractère non linéaire du temps quand dix années valent pour une journée. Noter, quand même, les changements, physiques, intellectuels, les devenirs des engagements, des valeurs d’échange (souvenir de 1975-1977, dans les parages de Change : on propose de faire découvrir la musique punk, on nous offre en échange un tract en faveur du programme commun ; en contrepoint de la lecture de Change, nécessité de garder un contact avec des domaines de contre-culture, tels le rock, le cinéma ou la bande dessinée underground). 

 

23 avril 1998 

En compagnie de Jacques Roubaud au café-restaurant du Théâtre du Rond-Point à Paris. Dans le cadre des Poétiques, soirées de performance associant poésie et musique, André Velter nous a commandé une création originale. En attendant le moment d’entrer en scène, nous conversons sur différents thèmes (sur les uns et les autres, Londres, Paris, la mélancolie…), quand tout à coup Jacques me fait remarquer qu’ont été publiées récemment une histoire de Tel Quel, une autre d’Action poétique et rien sur Change. Grand manque. Nostalgie ? Non : nécessité de préserver les traces, de faire un travail de mise à jour du dossier, de manifester sa fidélité sans pour autant revenir sur les lieux du crime (sans régresser, dériver dans la sentimentalité, s’illusionner d’un improbable : Change – le retour). 

(…)

Les choses vont ensuite se précipiter grâce à des retrouvailles en série motivées par des publications (Motus, chef d’œuvre de Jean-Claude Montel, les Nietzsche de Faye : frottages, passages, empreintes, résistances, entre poésie, narration et philosophie) ou des collaborations radiophoniques avec Didier Pemerle (Ma fin est mon commencement), Roubaud (À voix nue, notamment), Paul Louis Rossi (très régulièrement). Les contacts ont repris (Philippe Boyer, Léon Robel, Saul Yurkievich, perdus de vue et très naturellement retrouvés) : on peut imaginer une réunion radiophonique des survivants du collectif Change – réunion à distance, s’opérant à grands coups de ciseaux dans la bande magnétique et de collants pour assembler les morceaux. Il faudra attendre l’an 2001 pour que, sous le titre Histoires de Change, l’émission Surpris par la nuit (programmée par Alain Veinstein) diffuse le 24 avril une émission d’une heure et demi manifestant concrètement cette résurrection du collectif – moins les disparus : pas d’archives ; mais présence par le souvenir de Jean-Noël Vuarnet, Maurice Roche, Jean Paris, Mitsou Ronat, Danielle Collobert, Agnès Rouzier (effacement total des voix féminines – tonalité mâle, avec variations de timbre, change de hauteurs, glissement du grave à l’aigu et grains plus ou moins sensibles). 

 

Mardi 6 mars 2001

Enregistrement d’Histoires de Change. Troisième journée. A la rencontre d'Yves Buin (difficile à trouver, les liens entre les uns et les autres étant plus que distendus ; il faut mener l’enquête). Change ressurgit instantanément dès l’ouverture du micro (et disparaît peut-être à la coupure de l’alimentation du Nagra). Un peu plus tard, chez Jean-Pierre Faye, quelques fantômes surgissent, notamment celui de Maurice Roche (squelettique, félin, au sourire si particulier) qui est venu mourir à deux pas de chez moi (dans la Ville des Chats, à l’orée de la forêt de Fausse-repose). 

(…)

Les invités de l’émission sont enregistrés séparément. Leurs paroles s’enchaînent au montage avec une grande facilité. Ils ne veulent pas, pour la plupart, se rencontrer physiquement (donc : inutile de vouloir prolonger l’enregistrement par des retrouvailles – la fête n’aura pas lieu) ; mais ils tiennent à marquer quelque chose de l’ordre de l’esprit de communauté – et là, je dois citer quelqu’un qui sans être proche de Change dit bien ce qui nous reste de la communauté : la communauté, c’était le mythe, c’était la philosophie, c’était la politique - et tout cela, qui est une seule et même chose, est fini (Jean-Luc Nancy). Dire aussi que, si on suit l’ordre des numéros, Le montage précède La destruction ; et, de même, La poétique la mémoire précède Le groupe la rupture.

 

Samedi 29 mai 2004

L’anthologie, l’Histoire de Change reste à faire. Qui est né après les années 1950 n’a pu entendre parler de ce collectif en mouvement sinon dans les marges de quelques lieux d’échanges (comme l’A.C.R. ou Surpris par la nuit). Mais beaucoup d’entre eux continuent de publier, donnant ainsi de leurs nouvelles. Certains sont davantage "mis à l’écart", mais pas pour autant réduits au silence. Le dispositif radiophonique veille : les micros sont toujours tendus en direction de qui a renouvelé les formes narratives, poétiques et ainsi changé le désir d’écoute. Les derniers mots de l’émission ? Voici : 

L’histoire de Change ? Eh bien c’est la métamorphose, même peut-être façon Kafka qui fait appel aux insectes mais aussi à tous les monstres – Jean-Pierre Faye, sur fond musical David Bowie (Changes, tube du début des années 1970). J’insiste, une fois de plus : mêler à la réflexion des bribes de musique populaire anglo-américaine – de Miles Davis aux Buzzcocks, groupe punk-rock aux pochettes sous influence De Stijl dont le titre d’un album A Different Kind of Tension renvoie au meilleur du projet de Change ; et composer, en contrepoint, une ritournelle, modale, sur le rythme de ce n’est qu’un début…, pour orgue positif et camion de travaux.

Impossible de citer davantage (de transcrire sans dommage les échanges enregistrés pour) cette émission. Laissons donc en suspens ce : à tous les monstres...

 

Christian ROSSET

 

 

Extrait tiré du livre de Christian Rosset, Les Voiles de Sainte-Marthe, à paraître en juin 2018 chez Hippocampe éditions.