par Olha Mazur et Solène Girault

  

La parution presque simultanée, à la fin de l’année dernière, du sixième numéro des Cahiers Benjamin Péret, du livre de Benjamin Péret : Les Arts primitifs et populaires du Brésil aux éditions du Sandre et de la correspondance entre Benjamin Péret et André Breton (1920-1959) éditée par Gérard Roche chez Gallimard, a inspiré à l’association Livraisons l’idée d’une rencontre autour de la figure de Benjamin Péret, poète surréaliste.

La librairie Le Bal des ardents a donc accueilli mercredi 31 janvier 2018 quelques acteurs ayant participé à l’élaboration de la dernière livraison des Cahiers Benjamin Péret : Gérard Roche, président de l'association des Amis de Benjamin Péret, l’écrivain,  cinéaste et critique d'art marseillais Alain Paire, ainsi que Karla Segura Pantoja, chercheuse spécialiste de l'exil mexicain des surréalistes. Ils ont évoqué l’arrivée de Péret à Marseille en 1941, son exil au Mexique et l’importante correspondance que lui-même et André Breton ont échangée. La rencontre a été émaillée par la lecture de lettres et de poèmes par la comédienne Coralie Mangin.

 

         

 

Alain Paire a manifesté son regret de voir quelques grands témoins redécouverts si tardivement : « Nous sommes en retard. Les personnes et les principaux acteurs ont disparu ou sont en train de disparaître ». Pour lui, Benjamin Péret est « un personnage qui a traversé le dernier siècle : il fut l’homme du Brésil, du Mexique, de la guerre d’Espagne et de la Guerre froide », et qui s’est inscrit dans l’histoire du surréalisme, bien qu’un peu oublié en raison de ses engagements politiques à la gauche de l’extrême gauche.

Pendant la guerre, Péret trouva refuge à Marseille : « l’endroit exact où il devait être ». Arrivé en mars 1941, il y retrouve, pour une courte période, son ami André Breton lequel réside alors à la Villa Air-Bel avec Victor Serge et Varian Fry (à propos de la villa Air-Bel, voir le film d’Alain Paire). Il retrouve aussi d’autres artistes et écrivains surréalistes venus se réfugier, avec l’espoir de pouvoir quitter le continent en ce début de la Seconde Guerre mondiale. Marseille était alors le point de ralliement de tous ceux qui souhaitaient fuir le nazisme et l’Europe vers des jours meilleurs : « Il y avait deux issues pour les Européens : soit Auschwitz, soit les États-Unis. ». La ville, alors bondée, ne pouvait offrir du travail à tous ces nouveaux arrivants, qui étaient donc condamnés à vivre dans la misère. Dans ce contexte de crise, le comédien Sylvain Itkine, très proche du milieu surréaliste, inventa un moyen astucieux de gagner de l'argent en montant la coopérative Croque-fruits. Il conçut une petite confiserie à base de dattes et de pâte d’amande facile à fabriquer et à vendre sur les marchés de la ville. Pendant plus de deux ans, sa coopérative autogérée employa plus de 250 personnes, dont Benjamin Péret. Alain Paire a décrit cette initiative comme étant « le dernier acte de la très grande époque surréaliste », car, selon lui, cette période a été l’apogée du surréalisme. Autour d'André Breton, artistes et écrivains avaient bâti « une oasis de liberté, d'allégresse et de vivacité ». Les horreurs des camps de concentration n’étaient pas encore connues à cette époque et les habitants de la villa continuaient à créer dans un grand élan ludique pour surmonter les difficultés et l’angoisse de la guerre.

 

Marseille, Villa Air Bel, hiver 1940-1941, photographie d’Henriette Gomes. Au premier plan: Helena Benitez, Jacqueline Breton,Varian Fry (au centre) André Breton, André Gomes. Au dernier rang, bras levés, Jacques Herold et Wifredo Lam. Photographie publiée dans les Cahiers Benjamin Péret n°6.

 

Cependant, ce court épisode de félicité ne dura pas, car les habitants de la villa se dispersèrent peu à peu. Breton émigra aux États-Unis, quand Péret décida pour sa part de partir pour le Mexique. Deux hommes dont la faible reconnaissance n’est hélas pas à la hauteur de leur courage et qui permirent ces départs vers le nouveau continent : le journaliste américain Varian Fry et le diplomate mexicain Gilberto Bosques. Avec beaucoup d’émotion, Alain Paire les a comparé aux 36 Justes cités par le philosophe Siegfried Kracauer. Ceux-ci, sans le savoir, ont porté le sort du monde sur leurs épaules.

Karla Segura Pantoja a ensuite retracé le séjour de Péret au Mexique, où il retrouve le peintre et poète surréaliste péruvien César Moro, lui-même exilé. Ce pays semblait propice à la poursuite de l'activité surréaliste : en 1940, la première exposition internationale du surréalisme avait été organisée à Mexico par André Breton et César Moro. Pourtant, Péret et Remedios Varo, et leurs amis Leonora Carrington, Chiki Weisz et Alice Rahon, pour ne citer qu'eux, formaient un cercle fermé. Ils ne parvenaient pas à se mêler aux intellectuels locaux, vivant comme sur une île déserte. « Les Mexicains ne s'intéressent qu’aux Mexicains », affirmera plus tard Péret. De son côté, celui-ci découvrait l’art maya et les mythes et légendes des sociétés précolombiennes qui le fascinèrent et l'amenèrent à repenser le surréalisme. Malgré son isolement, le petit cercle réuni à Mexico tente de maintenir une activité à travers des jeux comme le « jeu de la prophétie » inspiré du cadavre exquis (un jeu questions-réponses sur l’avenir du surréalisme dans le contexte de la guerre); mais aussi dans les échanges épistolaires avec les surréalistes éparpillés aux quatre coins du monde. 

 

 

La correspondance entre Benjamin Péret et André Breton est « l’histoire d’une grande amitié », d’une fidélité à travers les épreuves de la vie, d’un « combat commun pour poursuivre l’aventure du surréalisme » autrement dit « l’émancipation de l’homme à travers l’art, la poésie et la liberté. » Gérard Roche a subdivisé la correspondance en trois périodes : les lettres de Péret et Breton datant des années vingt et trente, en particulier les années où Péret était en Espagne pendant la Guerre civile ; les lettres datant de l’époque où André Breton était aux États-Unis tandis que Péret était au Mexique – leurs échanges concernant l’avenir du surréalisme et leurs réflexions sur le mythe –, enfin celle datant du retour définitif de Péret à Paris, la correspondance ne s'échangeant que lorsque Breton était en province. Pour caractériser cette correspondance, Gérard Roche a mis l’accent sur l’étroite complicité et les affinités intellectuelles entre Péret et Breton fondées sur « une fraternité qui n’excluait nullement les  désaccords, lesquels étaient surmontés par une volonté commune de continuer l'action collective »,  de « préserver intact l’esprit de découverte et la poésie ».

En guise de conclusion, Gérard Roche a évoqué le rapport de Benjamin Péret à la poésie et au merveilleux ce qui a suscité quelques questions de la part du public, auxquelles il a répondu. Dans les conditions d’existence très difficiles qui furent les siennes au Mexique, « Péret s’est tourné vers la merveilleux comme une source nouvelle d’inspiration pour le surréalisme » et son œuvre personnelle. Prendre comme point de départ un merveilleux moderne sous toutes ses formes afin de « transformer le monde et changer la vie » et qui lui a permis de résister. Dans la vision surréaliste, la poésie, c’est « d’utiliser le langage pour accéder à l’imaginaire ». Quant à l’attitude de Péret envers le mysticisme, elle se résume en une seule phrase : « La poésie c’est la vie, la religion c’est la mort ».

  

Olha Mazur et Solène Girault, stagiaires à Livraisons

 

 

LE SOMMAIRE DU SIXIEME NUMERO
DES CAHIERS BENJAMIN PERET