par Catherine Goffaux

 

Il faisait froid et venteux à Villefontaine (Isère), le 30 mars, autour de 18 heures, avant que vers 19 heures, un soleil couchant extravagant inonde la salle des mariages de la mairie où se célébrait la sortie du premier des Cahiers  Butor. « Sortie », ici, n'est pas très adéquat. En réalité, ce Cahier, édité par Hermannne sera en librairie ou servi aux soucripteurs et abonnés que le 1er juin. La date retenue pour ce lancement se voulait proche du calendrier du Printemps des Poètes bien qu'anticipant légèrement celui de l'éditeur et du distributeur.

 

Villefontaine est la ville de la Poéthèque, cette fabuleuse collection de revues poétiques et/ou littéraires que Jean-Paul Morin a créée et entretenue depuis 25 ans (près de 70 000 numéros de revues, recouvrant 3 200 titres différents – de 1678, pour Le Mercure galant, à aujourd'hui). La Poéthèque et la Cave littéraire, qui lui est associée, au fil des décennies, ont, à plusieurs reprises, reçu Michel Butor pour les rendez-vous poétiques qu'elles organisaient conjointement. Il est rare que la décision de publier des Cahiers soit prise du vivant de l'écrivain, comme cela a été le cas ici. Elle l'a été en raison de l'amitié qui unissait Jean-Paul Morin et Michel Butor (1926-2016). Les Cahiers Claude Simon relèvent d'une histoire semblable.

Michel Imbert, l'adjoint à la culture et au rayonnement de la cité, a évoqué quelques souvenirs personnels de Michel Butor, a accueilli les invités, rappelé que la Ville a versé une subvention aux Cahiers, et que lancer des Cahiers d'écrivain, qui sont, de prime abord, réservés exclusivement à un public de chercheurs, n'était pas chose banale. Il a placé la soirée sous le thème du « compagnonnage », thème choisi pour ce premier cahier et bien dans l'esprit de Michel Butor, et souhaité que d'heureux compagnonnages accompagnent les éditions ultérieures.

Oui, Villefontaine a mérité le label « Ville en poésie », et les Villards étaient nombreux ce soir-là.

Jean-Paul Morin s'est montré très reconnaissant de l'aide qu'ont apportée la mairie et le Conseil départemental, aide qui a permis à Mireille Calle-Gruber, principal artisan des Cahiers Butor, de s'associer une doctorante, Adèle Godefroy. Il a raconté comment la Poéthèque doit d'avoir été présentée à Michel Butor au plasticien Thierry Lambert ; et comment Raphaël Monticelli, critique d'art, a contribué à entretenir ces liens, ainsi que le poète Michel Ménaché. Avant de présenter le court film qu'Arthésée a projeté un peu plus tard, des images captées aux alentours de la maison de Lucinges et durant une édition du Festival de Lodève.

La Poéthèque présente 450 occurrences relatives à Butor. Jean-Paul Morin, en historien des revues, a sorti d'une valise, non le premier texte de Butor, publié dans Vrille – il avait 19 ans –, mais son deuxième texte, sur Ulysse de Joyce, écrit à 21 ans, dans la revue La Vie intellectuelle, en 1948, qui prouvait que l'on avait déjà affaire à une grande personnalité de la vie littéraire ; Monde Nouveau, publié en 1953, où Butor en grand voyageur (Égypte, Grèce, États-Unis, Grande-Bretagne, Nice, Genève, Lucinges) dépeint Istanbul comme l'oiseau dont il porte le nom ; un numéro des Nouvelles littéraires de 1957, l'année où il a reçu le prix Renaudot pour La Modification ; des spécimens de La Sape, Europe, La Revue d'histoire littéraire de la France...

Mireille Calle-Gruber (voir le bref entretien sur ce site), professeur d'esthétique et de littérature à la Sorbonne nouvelle, avant de se consacrer aux Cahiers, a été l'éditrice des 12 volumes des Œuvres complètes, plus de 1 000 pages chacun, aux éditions de La Différence. Six Cahiers suivront ce premier Cahier. « Les Œuvres complètes sont les textes, les Cahiers sont complémentaires. Ils vont permettre de montrer la genèse sous la forme, un peu, de livres d'art. »

Le poème « Requête au peintre, sculpteur et Cie », l'aveu, « Ne me laissez pas seul... j'ai le plus grand besoin de vos images », extrait de l'anthologie Par le temps qui court, que Mireille Calle-Gruber a lu publiquement, témoignent du désir qu'avait Butor d'épouser les gestes des autres. Tous les milieux artistiques lui ont proposé des compagnonnages. Sa bibliographie exhaustive comprend 3 500 titres, dont 3 000 sont des livres d'artiste.

De petit livre... en petit livre... en petit livre... – un travail d'artisan, par série de 5 volumes parce que la main a 5 doigts – Butor a thésaurisé la cohérence de sa vision du monde et de son rapport empathique aux autres. « Par sa voix, sa générosité, son ouverture, il donnait à voir le monde différemment. » « Michel Butor et les peintres, et les musiciens, et les photographes, et les objets, c'est sans fin », a dit Mireille Calle-Gruber, et nous l'aurions écoutée sans fin parler de Butor.

Michel Ménaché s'est souvenu des commencements de son amitié avec Butor, à Évian, en 1980, dans les parages des pécheurs professionnels du Léman et de la revue de poésie Arpo 12. Puis des ateliers d'écriture que lui-même menait au lycée Gabriel-Fauré d'Annecy, où Butor venait en visiteur avant de recevoir les élèves chez lui, à Lucinges. Et comment ces expériences ont donné différents livres édités chez Comp'Act. Butor, que Michel Ménaché a qualifié de « créateur de structures arborescentes », prenait du temps pour accueillir, transmettre et entretenir les liens (il a évalué sa correspondance à 20 000 lettres).

Raphaël Monticelli est revenu sur la façon dont les compagnonnages s'organisaient, de 1977 date de sa première rencontre avec Butor, aux deux expositions Butor qu'il a organisées dans sa galerie associative de Nice, où Butor était enseignant, la première en 1977, la seconde, intitulée « La Butoriade », en 1987, avant de citer les artistes que Butor lui a présentés.

Thierry Lambert, spécialiste de l'art primitif, son ami depuis 1993, s'est souvenu des livres que Butor et lui ont fait ensemble, Les Apôtres de la pampa et deux livres sur le Facteur Cheval.

Max Charvolène, plasticien, a estimé à 500 le nombre des artistes avec lesquels Butor, qui était attentif à des artistes très différents les uns des autres, sans préjugés, a travaillé. Il a eu la fierté de lui en faire connaître quelques-uns. Lui aussi a organisé des rencontres entre les élèves de l'académie de Nice et Butor.

Les intermèdes du violoncelliste Jacques Perrin ont constamment rappelé que Michel Butor avait aussi eu pour compagnons des musiciens (dont Henri Pousseur et Jean-Yves Bosseur).

 

Grâce à l'ardeur de tous ces compagnons, la maison de Michel Butor à Lucinges va devenir un lieu de résidence pour les écrivains, et sa bibliothèque sera préservée. Cette structure culturelle s'inscrira dans un parcours qui incluera Voltaire à Ferney, Jean-Jacques Rousseau à Genève, la Fondation Martin Bodmer à Coligny... et Villefontaine en Isère.


Catherine Goffaux