par Catherine Goffaux et Patrick Jarrin

 


Le CipM (Centre international de poésie Marseille) est un centre de ressources, un lieu d'expérimentation et de découverte, de diffusion de la poésie française et étrangère, en relation avec toutes les disciplines artistiques, qui a été inauguré en 1990. Sa bibliothèque de 40 000 références se trouve au rez-de-chaussée de la sublime Vieille-Charité. Emmanuel Ponsart en a été le fondateur. Nous étions quelques-uns de Livraisons à visiter le CipM le samedi 30 juin dernier. David Lespiau fut notre guide.

 

Vieille Charité Marseille

 

Osons le cliché : entrer dans la bibliothèque du CipM, c'est entrer dans une bibliothèque de poète(s) : doux désordre et inspiration. Ici, pas de normalisation, d'automatisation, de portillon, de climatisation. Nul code barre défigurant les couvertures des livres, nulle gommette, leur dos, nulle trace de doigt, leur tranche. S'y repérer et appréhender la logique du classement est difficile, déchiffrer les titres des livres les plus haut perchés, impossible. Mais au hasard de la déambulation – de profil, tant les rangées d'étagères sont proches les unes des autres –, on se met à distinguer de massifs ensembles : livres d'artistes, micro-édition, collections de revues, séries d'enregistrements sonores et vidéos, la bibliothèque américaine personnelle de Jacques Roubaud – un familier des lieux, qui a écrit quelque part que le livre que l'on cherche vraiment dans une bibliothèque est toujours le voisin de celui pour lequel on est venu –, bientôt rejointe par celle d'Alain Veinstein. On se laisse dériver. On se penche sur une table où deux centaines de nouveautés attendent d'être cataloguées, c'est le meilleur de ce que l'édition française a donné ces derniers mois, une sélection que seulement trois ou quatre grandes librairies indépendantes proposent aujourd'hui en France, qu'aucune bibliothèque publique n'offre. Osons le compliment : un lieu unique.

Au rez-de-chaussée encore, deux enseignants de l'École d'art de Marseille accompagnaient en juin dernier le projet d'écriture de 9 de leurs étudiants avec qui ils avaient mené un atelier et exposaient leurs travaux. C'était terriblement inventif, et cela s'intitulait « Textes et Voix ».

À l'étage, les bureaux aux murs tapissés des éditions du CipM montrent, par contraste avec la bibliothèque, des blocs réguliers aux couleurs vives : alternativement jaune et bleu pour les CCP (Cahier Critique de Poésie) ; multicolores pour les Cahier du Refuge ou Le Refuge ; immaculés pour la collection « Import/Export » et la collection « Un bureau sur l'Atlantique » ; gris soutenu pour la collection d'anthologies « Cent Titres » (Cent titres de poésie de langue française, de poésie de langue arabe).

 

     

En haut :  Patrick Jarrin et Gwilherm Perthuis
En bas : David Lespiau et Jean Reynard

 

Les éditions sont le prolongement du travail qui se fait au rez-de-chaussée. Depuis sa création, le cipM a offert des résidences à des centaines d'écrivains et poètes étrangers. Accueilli aussi des artistes. En favorisant les échanges, il a inlassablement œuvré en faveur de la traduction de poésie étrangère, et plus activement encore depuis 2000. L'opération « Un bureau sur l'Atlantique » accueillait des poètes américains. Mais l'on pourrait aussi bien dire du CipM qu'il est Un bureau sur la Méditerranée, Un bureau sur la mer Noire, Un bureau sur la mer de Chine... Et quand les poètes étrangers s'en retournent chez eux, ce sont les poètes français avec qui ils ont mené une aventure de traduction collective – parce que le collectif en matière de traduction est bien le lieu de la trouvaille – qui les y rejoignent quelque temps après. Ici sont venus – et la collection bilingue « Import/Export » en témoigne – des poètes de Barcelone, de Damas, Beyrouth, Tanger, Alger, Amsterdam, Alexandrie, Kosice. Les relations qui se nouent ici donnent lieu à d'autres collaborations dans les revues et les maisons d'édition auxquelles tous collaborent. Leur présence dans la ville suscite des lectures publiques, notamment lors des clôtures de résidence, ouvertes à tous, ouvertes aux jeunes gens, gratuites. Inutile d'en dire plus : le site du CipM est très bien fait.

Elisabeth Steffen organise les ateliers d'écriture initiés par le CipM. Ils sont conduits par des auteurs marseillais ou voisins et se déroulent dans les médiathèques de la région, dans les bibliothèques de Marseille, dans des centres sociaux, en milieu scolaire. La coutume est de clore chaque atelier par une mise en ligne des textes, voire une édition papier comme les Cahier Forum, et par une lecture publique associant participants et poète. Comme pour tout atelier d'écriture, le but est de déclencher le processus d'écriture, mais une étape est toujours ménagée au CipM afin de familiariser les participants avec la bibliothèque et de les engager à la fréquenter puisqu'elle est d'accès libre et gratuit.

Ancré à Marseille, le navire CipM est aussi présent au Marché de la Poésie, au Salon de la revue, au salon L'Autre Livre, des manifestations parisiennes ; il organise aussi des présentations ponctuelles sur des marchés, il l'a fait à Tanger, à Beyrouth, à Alexandrie, à Alger.

À 17 heures, ce samedi 30 juin, une carte blanche avait été confiée à Livraisons. Gwilherm Perthuis, qui a animé la rencontre, avait convié trois petites revues de grande vertu, tout sauf lisses, pour un grand angle de recherche et d’invention à large focale. Au menu de cette carte blanche, une valse à trois temps avec L’Ours blanc, Les Divisions de la joie et Watts.

L’Ours blanc, dont le directeur de publication est Hervé Laurent et l'éditeur Héros limite, publie six numéros à l’année depuis la Suisse romande. Chaque livraison présente un texte, un seul contributeur, un seul auteur. La revue cristallise une création qui bouscule et interroge. Subversive et distanciée, elle soulève de belles questions, parmi celles-ci : pensez à votre vie privée, de quoi est-elle le plus privée ? Elle interroge nos désirs et nos habitudes. Ses textes recourent à un usage minoritaire de langue majoritaire avec une manière d’interpréter, de gauchir, d’altérer la langue ordinaire, le langage dominant.

Les Divisions de la joie utilise un papier et une forme très restreints ainsi qu’un choix typographique étudié. Avec cette économie de moyens, la revue créée par Luc Bénazet et Victoria Xardel parvient à trouer le réel. La poésie est ici politique et participe de la destruction de l’élément rythmique alors que des aliénations en tous genres lavent les cerveaux.

Watts, revue de poésie en ligne fondée et dirigée par Samuel Rochery, a publié 17 numéros. Le travail formidable d’Olga Theuriet, qui exposait durant l'été à Châteauneuf-le-Rouge, dans les Bouches-du-Rhône, est mis en avant dans plusieurs livraisons de la revue. C'est elle qui représentait la revue pour cet échange à Marseille. Rapidement nous fûmes saisis par, à la fois, la délicatesse, la force et la subtilité de son approche. Tous les rapports qu’entretiennent textes et textiles sont ici traités, dans les échancrures, dans les bordures. Tout file et défile dans un rouleau continu mais qui n’est pas continuité de différentes pages. Comme un rouleau de tissu, qui témoignerait, car coudre, c’est rapprocher des bords. Lorsqu’il y a saisie d’un vêtement, l’artiste voit la résille élastique et ne veut pas, par exemple, lorsqu’il s’agit d'un sous-vêtement, autre chose qu’une forme triangulaire en forme de culotte. Elle coud, découd, recoud, travaille la matérialité sensible en tissant, retissant l’écriture dans ses marges et frontières.

Allez visiter le CipM ! Nous le redisons : c'est un lieu qui n'a pas son pareil.

 

Catherine Goffaux et Patrick Jarrin