par André Gabastou

 

 

Europe, Roberto Bolaño, n° 1070-1071-1072,
juin-juillet-août 2018, 20 euros.

 

La mort prématurée de Roberto Bolaño (1953-2003), figure internationale de la littérature contemporaine, auteur d’une œuvre considérable rappelant la célèbre malle de Pessoa, jamais épuisée, toujours en cours de publication, mort due à un retard lors d’une transplantation du foie qui n’avait pu être assurée à temps, suscita une immense émotion dont témoignent encore hommages, colloques, numéros spéciaux de revues à l’image de l’imposant dossier proposé par la revue Europe, le plus exhaustif à ce jour. Devenu un véritable phénomène éditorial aux États-Unis, grâce aux efforts conjoints d’un agent littéraire redoutable et d’une veuve efficace, Carolina López, sans être apparemment abusive - même si elle sait tirer parti des moindres fonds de tiroir -, le nom, pourtant relativement solitaire de Bolaño, restera à jamais gravé au sommet de la littérature latino-américaine, aux côtés de celui de Ricardo Piglia, récemment disparu, entre la génération dite « historique » du boom en voie d’extinction et une lignée d’écrivains talentueux, avant tout mexicaine, tournée plutôt dans un contexte politique dominé par les narcotrafiquants vers le roman policier. La revue Europe rend habilement compte par regroupements d’interventions, sans titre d’ensemble pour chacun d’entre eux, mais dont on perçoit sans peine le fil narratif, de ce fouillis étonnamment cohérent tant du point de l’expression que de la thématique qu’était l’œuvre inachevée de Roberto Bolaño.

 

Né à Santiago le 28 avril 1953 et mort près de Barcelone le 14 juillet 2003, Roberto Bolaño errait à travers le monde tel un héros de la Beat Generation à qui il ressemble sur divers points malgré une différence de taille puisqu’il vouait une admiration sans borne vis-à-vis de celui qui devenait déjà un classique de la langue espagnole dès l’instant qu’il prenait la plume, Jorge Luis Borges (lire pour s’en convaincre Entre parenthèses, traduit de l’espagnol par Robert Amutio, édition d’Ignacio Echevarría chez Christian Bourgois éditeur, Paris, 2011).

Issu d’un milieu modeste, d’un père chauffeur routier, ancien boxeur professionnel, et d’une mère enseignante, il grandit dans une région côtière du Sud du Chili. Enfant de santé fragile, affligé de myopie, peu expansif, il est très tôt marginalisé par ses camarades de classe.

En 1968, il suit sa famille à Mexico et, après avoir été renvoyé de l’école, il devient journaliste et militant de gauche.

En 1973, il quitte le Mexique et se rend au Chili pour aider à construire le socialisme et soutenir Salvador Allende. Après le coup d’État de Pinochet, il est arrêté, soupçonné d’activités terroristes, et sauvé par deux anciens camarades de classe devenus gardiens de prison, expérience relatée dans Appels téléphoniques.

Au mitan des années 1970, Roberto Bolaño fonde avec quelques autres poètes le Mouvement Infraréaliste, mouvance poétique dont il parodie les attitudes dans son roman le plus connu, Les Détectives sauvages, qui sera publié en 1998 et lui vaudra une reconnaissance internationale, d’autant plus qu’il est rare qu’un roman relate l’histoire chaotique d’un groupe poétique alors que les aventures des troupes théâtrales sont légion dans la littérature universelle. Son comportement provocateur terrorise les maisons d’édition et, en 1977, il s’installe à Barcelone, puis dans une petite station balnéaire où il travaille dans un camping jusqu’à ses derniers jours. En 2004, sera publié le roman inachevé 2666 qui remportera de multiples prix.

La biographie de Roberto Bolaño est relativement pauvre parce que la vie de l’auteur est entièrement dédiée à l’écriture. Son œuvre tout entière s’écrit sous le signe du mal, qu’il s’agisse du nazisme et de la fascination qu’il exerce sur une certaine insensibilité latino-américaine ou du massacre de masse comme dans 2666. C’est ainsi qu’elle est perçue dans sa force, sa virulence par les grands écrivains qui lui rendent hommage dans cette livraison d’Europe, tels Juan Villoro, Javier Cercas, Antoní García Porta ou Enrique Vila-Matas qui a su le situer mieux que personne : « Augusto Monterroso a écrit que tôt ou tard un écrivain latino-américain affrontait trois destins possibles : l’exil, le confinement ou l’enterrement. J’ai connu Bolaño juste à la fin de ses années de confinement, qu’il serait plus exact d’appeler période d’anonymat, d’isolement, de claustration. »

 Provocateur et bagarreur, il n’épargnait pas ses compatriotes telle Isabel Allende, écrivain officiel du Chili, et si Alan Pauls ne figure pas dans la livraison d’Europe, c’est peut-être parce que même s’il l’admirait, Bolaño lui reprochait d’avoir fait disparaître d’une édition du Facteur Borges le nom de Nicolas Helft, auteur des photographies qui illustraient le livre. En effet, son nom ne figure nulle part dans l’édition française.

De petites mesquineries qui comptent pour peu, mais que certains avaient su voir sans y insister outre mesure, dans une œuvre aux dimensions monumentales, traversée à tous moments de fulgurances qui la portent au plus haut comme a su le montrer l’architecte de ce travail incomparable, Anne Picard, que l’on connaissait jusque-là pour ses travaux sur les sœurs Ocampo.

 

 

André Gabastou