par Catherine Goffaux

 

Le 23 mai, Frédéric Jars, qui collabora un temps à Entropia, la revue d'étude théorique et politique de la décroissance, aujourd'hui disparue, accueillait de façon très attentive Ronan David et Fabien Lebrun, membres du collectif Illusio (quatre ou cinq permanents, bénévoles), venus de Caen et de Nantes, à l'invitation de Livraisons, Festival de la revue, pour présenter au Bal des Ardents le n°18 de leur revue au titre éponyme. Leur collectif est le lieu d'une élaboration critique hétérogène. Entre autres luttes, il a soutenu activement la mobilisation contre la loi El Khomri.

 

 

 

Fred Jars leur a donné pour le n° 18 une contribution intitulée: « 'Oh you ! Pretty things', sur les enfants, le virtuel et la société marchande », mais c'était la première fois qu'ils se rencontraient.

Illusio, la revue, a été fondée en 2004 et compte 11 livraisons. Si le dernier numéro est le 18, c'est qu'il y a eu plusieurs numéros doubles. 

 

Ronan et Fabien sont d'ex-étudiants en STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives), aussi les trois premiers numéros ont-ils surtout questionné le corps et le sport, et ont-ils été centrés autour des pensées de Jean-Marie Brohm et de Patrick Vassort. Le n°1, «Jeux olympiques, jeux politiques», s'attaquait à un événement délaissé par les instances académiques. Que ce soit pour les Jeux ou pour les coupes de football, il ne s'agissait pas de critiquer superficiellement les dérives et les effets pervers du sport, mais de traiter le sport comme prototype et vecteur de la société capitaliste. Cette critique du sport ouvrait donc sur une critique du capitalisme.

Si l'on pouvait traiter de cet impensé social, on pouvait traiter de la même façon d'autres phénomènes sociaux. Interroger les normes dominantes. Creuser les réalités surdéterminées. Aussi, les n° 4 à 9 traitèrent-ils de la mafia et de la criminalité mafieuse, de la libido, de la médecine, de la santé, sous l'angle d'une subjectivité critique. Avec toujours le recours à d'autres champs (littérature, art...) pour bousculer l'académisme et alimenter la pensée politique.

À partir de 2013, le n° 10/11, sous le titre « Théorie critique de la crise » (du capitalisme, de la rationalité instrumentale, de la société administrée, de la culture de masse... pour le dire vite : de la barbarie en cours), devait rester unique dans son genre, mais il a gonflé à force d'actualisation, et l'ensemble, jusqu'au 16/17, est « titanesque » : 2 500 pages, avec à peu près quatre-vingt contributions, dont un tiers non francophones, et des traductions de textes inédits de philosophes classiques.

En 2018, le collectif a publié la correspondance Siegfried Kracauer/Theodor W. Adorno (1923-1966). 283 lettres (beaucoup ont été perdues) qui témoignent d'une amitié amoureuse complexe et conflictuelle entre ces deux monstres de la pensée du 20ème siècle. Il a le projet de publier la correspondance Kracauer/Walter Benjamin, autre grand témoin de l'esprit de son époque.

Le n° 18 d'Illusio – 435 pages ! – , s'intitule « De l'enfance au temps de l'humanité superflue », comprend une vingtaine d'articles répartis en trois sections : Émancipation, Éducation, Aliénation. Comme toujours, une pluralité d'angles et de regards... des sociologues, des anthropologues, des psychologues, des pédagogues. Pour eux tous, l'enfance est un temps où sortir de la rationalité et un temps de potentialité, or l'enfant est aujourd'hui à la fois nié et surestimé. Le 23 mai, Ronan et Fabien ont illustré chaque section par la lecture d'extraits représentatifs : en commençant par le « glorieux ancêtre », Jean Baudrillard, qui, en 1995, écrivit un programmatique « Continent noir de l'enfance ») ; en poursuivant par la lecture de contributions écrites récemment : Véronique Nahoum-Grappe « Sortir de l'enfance : petite phénoménologie du grandir », Jean-Jacques Wunenburger : « Imaginaire de l'enfant : créativité, école, médias. Un regard bachelardien », Anna Pagès, « Aliénation de l'enfance et compétences pédagogiques », Silvia Grüng « L'enfant dans la ville ». Les deux dernières contributrices sont espagnoles. Comme en travaillant le sujet, ils ont dû découvrir d'autres textes sur l'enfance – la multi-référentialité est leur dada –, un second volume suivra.

Illusio, qui emprunte son nom à un notion-clé de Pierre Bourdieu – pourtant peu présent dans les sommaires –, est une revue de combats « au ton pas franchement agressif ». Elle se dit à la fois proche des revues de critique sociale actuelles (Z, revue itinérante d'enquête et de critique sociale, du journal en ligne lundimatin, de la revue Agone) et différente dans sa forme, sa périodicité, son ton.

Illusio compte désormais plusieurs centaines de contributeurs : des titrés – les collaborateurs au nom connu – et des « docteurs en rien » (Guy Debord). Tous sont issus de champs disciplinaires très variés. Le collectif veut s'adresser à tous les lecteurs, tous « les autres en tant qu'égaux ». Il défend l'articulation libre de théories pour lutter contre les formes de domination qui nous parcourent ; toutes ces pensées ne forment pas une super-pensée, mais elles aident à progresser, à affûter le regard critique et la critique épistémologique. L'université  tient les membres du collectif à l'écart, car ils ne sont pas de vrais sociologues selon elle : ce type de pensée et la façon dont ils la mettent en œuvre n'y ont pas leur place. Illusio a le grand mérite de respecter des concepts forgés dans les années 1930, 1960 et 1970 et de s'en inspirer : ses contributeurs les plus jeunes s'appuient sur les pensées d'un Jean Ziegler, qui appela à « l'insurrection des consciences », d'un Ivan Illitch, qui critiqua radicalement la société industrielle, et d'un Jean-Marie Brohm, qui, lui-même, s'appuya sur l'École de Francfort.

Illusio trouve parfois un écho sur les radios libertaires, à France Culture, dans Mediapart ou Le Monde diplomatique.

La revue a été hébergée par les éditions du Croquant, elle l'est maintenant par les éditions du Bord de l'eau (ainsi que la Correspondance). Sa périodicité est floue parce que les membres du collectif s'autorisent à privilégier le temps long, sont attachés à une production artisanale, délèguent très peu de choses, sollicitent des illustrateurs, prennent plaisir à fabriquer l'objet, et qu'ils laissent une grande liberté à leurs auteurs. Une façon de faire exemplaire ! Son tirage est de 500 exemplaires.

 

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Retrouvez les sommaires de la revue sur le site des éditions Le Bord de l'eau.

 

Catherine Goffaux