Livraisons a interrogé Jean-Paul Morin, responsable de la Poéthèque...

 


Pourquoi cette double appellation, Cave littéraire et Poéthèque ?

Il n'y a pas double appellation mais complémentarité. La Poéthèque était, à l'origine, la bibliothèque de recueils et de revues essentiellement poétiques de l'association La Cave littéraire, dont les documents servaient à préparer ou à prolonger les lectures publiques organisées dans le cadre de « Rendez-vous poétiques » mensuels ou bimestriels.

Créée en 1983, dans le département de l'Isère, La Cave littéraire, en tant qu'organisatrice de lectures publiques, s'est trouvée, trois ans plus tard, avoir la même mission que La Maison de la Poésie Rhône-Alpes de Saint-Martin d'Hères, créée dans le même département en 1986. Les bonnes relations entre les deux structures les conduisent alors à partager leurs fonds documentaires : La Maison de la Poésie R.-A. se constitue une bibliothèque de recueils poétiques, La Cave littéraire, une bibliothèque de revues poétiques, les deux associations se rétrocédant qui les recueils, qui les revues, sur la base de l'ébauche d'un protocole de réciprocité.

Aujourd'hui, le terme « Poéthèque », tout en gardant sa vocation initiale, mais exclusivement en ce qui concerne les revues, recouvre un champ documentaire étendu aux revues culturelles littéraires au sens très large, les frontières étant souvent floues, selon les revues, et parfois au sein d'une même revue. « Poéthèque » est, il faut l'admettre, devenu un terme un peu restrictif par rapport à l'actuel fonds réel.


Depuis quand la Poéthèque existe-t-elle ?

La Poéthèque, en tant que bibliothèque de revues poétiques et/ou littéraires, est véritablement sortie du giron de la bibliothèque associative en 1993, dans la mesure où la documentation recueillie n'était plus dépendante de la programmation des « Rendez-vous poétiques » et des auteurs invités.
Elle a commencé à s'étoffer à l'arrivée du Minitel 3615, qui a permis d'inscrire sur le réseau le premier catalogage de la Poéthèque. Tout s'est ensuite précipité avec l'arrivée d'Internet, dans les balbutiements inévitables des débuts.


Combien de revues la Poéthèque réunit-elle ?

A ce jour, septembre 2015, elle détient près de 50 000 numéros de revues, recouvrant 2 800 titres différents, de 1678 (Le Mercure galant) à aujourd'hui.


Dans quels domaines ?

La Poéthèque se limite aux revues culturelles en priorité littéraires et/ou poétiques. Elle possède, cependant, quelques collections ne traitant de littérature que de façon ponctuelle.


Comment les récoltez-vous ?

Nous les récoltons principalement grâce à trois sources :

- Les services de presse de chaque revue, en contrepartie du service rendu sur le Net par la Poéthèque, les revues ignorant souvent les outils que nécessite la mise à jour quotidienne d'une base de données ; l'infrastructure technologique et le suivi des sommaires sont de véritables services rendus aux revues, d'où cette contrepartie en services de presse.

- Les dons de revues par des particuliers ou des auteurs (Christian Prigent, Jean-Pierre Faye, Jean-Pierre Verheggen, Bernard Noël, Patrick Dubost, Claude Seyve, Jacques Ancet, etc., nous ont offert des revues auxquelles ils ont ou non collaboré).

- Les désherbages de bibliothèques municipales ou universitaires.


Comment votre site se présente-t-il ?

La récolte documentaire d'envergure résulte du fait que La Poéthèque offre sur Internet une base de données inédite des sommaires de toutes les revues qu'elle réceptionne sur une seule et unique page de site, sans avoir besoin de consulter individuellement le site de chaque revue.

Par son moteur de recherches, cette base permet d'extraire toutes les occurrences relatives à un auteur, à un thème, à une revue. Particulièrement efficace, elle permet, par exemple, de découvrir des revues complètement inconnues à travers la recherche par nom d'auteur. 


Comment assurez-vous leur conservation ?

La commune de Villefontaine a aménagé un local d'archives (sans fenêtre), sur rayonnages mobiles, de 1 000 mètres linéaires – dont les conditions hygrométriques sont d'ailleurs à améliorer.


Comment assurez-vous la promotion de la Poéthèque ?

C'est le maillon faible de la structure. Sa promotion s'effectue petit à petit, par les revues elles-mêmes, et grâce à quelques sites spécialisés comme Ent'Revues, Revues-litteraires.com, le SUDOC, Isère-Porte-des-Alpes...


Travaillez-vous en lien avec d'autres associations ? d'autres institutions ?

Le désherbage au quotidien proposé par Euroback ouvre, au fil des années, des relations privilégiées avec un certain nombre de bibliothèques municipales ou universitaires. L'IMEC reste un partenaire précieux. Nous comptons aussi beaucoup sur le partenariat de Livraisons-des-revues en-Rhône-Alpes.


Quels sont vos soutiens ? 

Deux institutions s'inscrivent dans le soutien spécifique à la Poéthèque : le Conseil départemental de l'Isère, la commune de Villefontaine. En revanche, faute d'avoir le temps de se consacrer aux dossiers de demande d'aide, la Poéthèque n'est pas soutenue par le CNL, la DRAC, la Région.

 

Comment envisagez-vous l'avenir de la Poéthèque ?

Comment assurer la pérennité d'un tel outil ? C'est bien la question la plus importante de notre propos. Il est évident que le concept de Poéthèque à travers Internet est remarquable – elle est la seule structure à offrir une telle base de données – mais il convient de l'améliorer, bien sûr. 

 



Consulter la base de donnée de la Poéthèque

Lire la lettre d'information de Livraisons n°2 (janvier 2015) qui présentait la Poéthèque

 

Livraisons. Des revues en Rhône-Alpes invite les responsables de revues à envoyer régulièrement leurs publications à la Poéthèque afin d'enrichir ce fonds exceptionnel :
La Poéthèque c/o Jean-Paul Morin, Espace Jacques Prévert 90 avenue de la Verpillère 38090 Villefontaine.

 

 

 


 
En revenant de Livraisons

« Où sont les autres ? » interroge Hélène Bessette dans un texte lu par la comédienne Anne Alvaro lors du festival Livraisons. La question anodine prenait tout à coup une nouvelle résonance. Chercher les autres pour réinventer un « Nous » : c’est tout l’enjeu du désir de revue. Mais quel « Nous » ? C’est peut-être aussi cette interrogation inquiète qui nous a réunis à Lyon, grâce à l’initiative de Gwilherm Perthuis, Paul Ruellan et toute l’équipe de Livraisons. Reste à discerner le signal émis par la communauté des revuistes, par delà l’indéniable agrément de se retrouver ensemble.

Tandis qu’Alice Béja (Esprit), Morad Montazami (Zamân) et Mathias Kusnierz (Vacarme) répondaient aux questions de Jean-Claude Zancarini, je feuilletais le numéro 72 de Vacarme, bien étonné d’y croiser Bruce Lee. La revue au comité de rédaction pléthorique met la violence de nos démocraties en chantier et je ne peux dissimuler mon plaisir à la seule pensée de la fureur du dragon bousculant notre torpeur estivale. Cette rêverie n’est-elle pas un peu indélicatement hollywoodienne alors que s’assoupissent nos « révoltes logiques » ? Nos révoltes oublieuses des attentats de janvier, de la mort de Remi Fraisse ou des expulsions des migrants, que nous rappelle l’ouverture de Vacarme ?

Sous l’apparente plaisanterie de la référence au Kung Fu, il y a quand même cette question, administrée comme un coup porté au plexus : en quoi la violence concerne-t-elle les revues ? Leur virulence ne s’est-elle pas définitivement rassise, depuis l’époque de TXT mêlant combats politiques et esthétiques, pour s’en tenir à cet exemple que la présence de Christian Prigent a ravivé durant le festival ? Les revues se tiennent-elles désormais à distance par prudence, indifférence ou simple somnolence ? On ne sait pas trop, en vérité, s’il faut nous souhaiter des revues gonflées de hargne.

Que parmi les publications périodiques, elles pâtissent tout particulièrement de la violence de notre si bel aujourd’hui, cela ne fait en revanche pas le moindre doute. On l’a entendu : les libraires n’en ont cure, sauf heureuse exception ; les bibliothèques les désherbent et résilient sans barguigner leurs abonnements, hormis quelques bonnes âmes ; les soutiens s’amenuisent et peut-être, disent certains, ces magbooks (ou mooks) si tapageurs n’y sont pas pour rien…

Toutes préoccupées de leur survie qui tient parfois au désir volatil d’un seul, les revues sont tellement sous le feu nourri de cette violence qu’elles n’ont plus le goût aux rivalités de naguère. L’époque des guerres plus ou moins picrocholines, menées pour la conquête des belles dames du temps jadis, du temps des révolutions auxquelles on croyait, est révolu. Les maquillages aguicheurs n’attirent plus la foule des prétendants. Pourtant, il y en avait pour tous les goûts. Au choix : maquillage chinois, maquillage soviétique, maquillage cubain et dernièrement, maquillage printemps arabes… Les fards ont tous coulé.

Heureusement il reste Bruce lee et l’art martial qu’il pratique, le wing chun. Appris à Hong Kong sous la conduite du Maître Yip Man, il vise à toujours préserver le « centre » du corps, lieu vital. Mais plutôt qu’une méthode simplement défensive, il s’agit aussi de chercher continûment à avancer vers le centre de l’adversaire, sans jamais sous-estimer le possible surgissement d’une extrême violence : celle de l’autre et la sienne propre. Comme l’écrit Thibault Henneton : « L’absence de danger a un inconvénient : elle nous rend étranger aux effets de la peur ». Aucun risque : les revues se savent en danger et la meilleure défense qu’elles déploient est dans la lignée saisissante de Bruce Lee. Elles déversent sur la réalité un flux persistant d’inventions à seule fin de tenir à l’abri leurs organes vitaux. En voyant Talweg, Initiales, fario, grumeaux, la Revue de Belles Lettres ou Zamân, on s’en persuade aisément : les revues ne désarment pas. La violence de pur luxe qu’elles opposent à celle de notre époque est leur indomptable attitude désintéressée.

Jérôme Duwa

Publié le 10 juin 2015

sur le site d'Ent'revues.

 

 

 

Au-delà même des domaines et des sujets, le rapport à la théorie et le tissu des écritures seront ici très divers. Cette diversité n'est ni une invitation à piocher, comme une carte prévue pour tous les goûts, ni une défense de l'hétérogène par principe. Tout n'y a pas sa place. Mais notre envie est de penser la revue comme un spectacle, et de penser ce spectacle dans une tradition avant-gardiste, comme un collage d'éléments étrangers les uns aux autres dont la juxtaposition est elle-même un texte. Aussi le modèle de cette revue n'est-il ni le colloque qu'un thème unifie, ni l'objet produit par un groupe constitué, mais une composition, que le fil sinueux de notre question parcourt, sans autre armature que la raison d'être de chaque élément et le jeu de leurs échos et correspondances. Pas de rubriquage donc, ni de hiérarchies. Nous y affirmons en somme que l'unité n'est pas une valeur, en particulier en matière de lieu, qu'il s'agisse d'une revue ou d'un État-nation.

    C'est aussi une façon de situer chaque texte comme un document. Walter Benjamin écrivait pour son projet de revue Angelus Novus : "La véritable question d'une revue est de témoigner de l'esprit de son époque." Benjamin désignait par là l'actualité véritable, distincte de la "surface stérile du nouveau". En outre, parler de destination plus que de son projet, a fortiori de contenu, c'est indiquer l'endroit où les textes s'engagent dans leur époque, ce qui les meut ou les dépasse, c'est désigner aussi le lieu du lecteur. Ouvrir une revue n'est donc pas ici mettre face à face des articles et des lecteurs, mais proposer des circulations entre un lieu d'impulsion, la batterie in-sise si l'on peut dire, des objets de toutes formes et matières, et d'autres cœurs et espaces pulsatifs.

 

    Diane Scott, éditorial de Revue Incise n°1 (qu'est-ce qu'un lieu?), septembre 2014.

 

 Présentation de Revue incise sur le site d'Ent'revues.

 

Entre 1967 et 1968 apparaît en France une nouvelle revue littéraire et artistique au nom de L’Éphémère. Revue trimestrielle, au format insolite (22,5 cm x 17,5 cm) et au papier vélin en couverture, où nous reconnaissons le trait d’Alberto Giacometti dans la figure d’une femme, L’Éphémère est éditée par la Fondation Maeght, fondation privée du galeriste et marchand d’art Aimé Maeght. 130 pages en moyenne, aucune déclaration d’intention à l’intérieur des numéros, mais sur une petite feuille volante, insérée parmi les pages, s’érige une énonciation des principes esthétiques de la revue, rédigée par Yves Bonnefoy.

 

Au comité de rédaction, des noms tels que l’essayiste et le critique d’art Gaëtan Picon, les poètes André du Bouchet, Jacques  Dupin, mais aussi Louis-René des Forêts et Yves Bonnefoy.  Toutes ces « quelques personnes, mais ensemble, et durablement » se retrouvent suite à la disparition du Mercure de France, la revue de la maison d’édition du même nom, créée en 1890 par Alfred Valette, en 1965.  Gaëtan Picon avait dirigé les deux dernières années de la revue, qui avait été rachetée en 1963 par Gallimard ; en essayant de mettre en œuvre un renouvellement de la revue, notamment pour faire face au succès de la Nouvelle Revue Française, revue littéraire de référence fondée en 1908, il avait eu des collaborateurs officieux tels qu’André du Bouchet ou Yves Bonnefoy, qui l’aidaient dans les relectures, le conseillaient, lui suggéraient des collaborations. Au mois de juin du 1965 apparait le dernier numéro du Mercure de France ; deux ans après, les mêmes personnalités se réunissent dans la création de L’Éphémère, mais cette revue semble marquer plus un nouveau point de départ qu’une continuation de la politique éditoriale du Mercure de France.

Comme nous pouvons le lire dans le texte d’Yves Bonnefoy ci-dessus, L’Éphémère se veut un espace de recherche et d’expressions de ses auteurs, qui font également partie du comité de rédaction. Toute contribution est pleinement assumée par tous les auteurs, puisqu’il s’agit bien d’une « recherche en commun par leurs voies certes différentes ». Il est donc clair que L’Éphémère n’aspire pas à être une revue d’anthologie telle que l’était le Mercure de France, où toutes les tendances, parfois même en contradiction entre elles-mêmes, étaient acceptées. L’Éphémère parcourt un chemin singulier, le chemin d’un groupe qui utilise la revue comme son moyen d’expression[1]. Il va de soi que les directeurs de L’Éphémère refusent la critique de type universitaire, la critique du non artiste dont l’analyse vide, écorche et dépouille l’œuvre d’art. Les seules critiques présentes dans L’Éphémère sont celles des artistes eux-mêmes, celles qui sont en soi un « acte poétique », et qui ne réduisent pas l’œuvre « à la nature d’un objet ».  Le refus de la critique du non auteur et de l’anthologie implique aussi de faire un pas de côté par rapport à l’ordre du jour, à l’actualité littéraire et artistique, à la mode du moment. L’Éphémère actualise les textes, les poèmes, les gravures, les images que chaque auteur propose, peu importe le siècle auquel ils appartiennent.

 

L’Éphémère est finalement le lieu de rencontre où texte et image cohabitent, sans que l’un soit subordonné à l’autre. Les dessins, les lithographies et les gravures d’artistes de toute époque se succèdent, en ponctuant les réflexions, les poésies. Au-delà des directeurs de la revue, L’Ephémère a pu publier dans ses pages, entre autres, Antonin Artaud, William Blake, Ingres, Henri Michaux, Miró, Hercules Seghers.  En feuilletant les numéros, nous pouvons tomber sur un texte inédit de Freud[2], un texte de Gaëtan Picon sur Ingres[3], des notes concernant la période de Mai ’68 de Louis-René des Forêts[4]. Dans la grande variété de toutes ses contributions, L’Éphémère parvient à garder une cohérence du point de vue des valeurs esthétiques, à faire entendre sa voix.  C’est ainsi que les même signatures du Mercure de France acquièrent dans la revue L’Éphémère une toute autre importance nominale, puisqu’ils deviennent un groupe défini et déclaré ; cette revue ne sera donc pas constituée d’un rassemblement d’œuvres, mais d’une « communauté d’expériences[5] ».

En 1968, Gaëtan Picon quitte la revue suite à des dissensions d’ordre politique ; nous sommes juste après mai ’68 et le numéro six de la revue laisse la place à plusieurs témoignages dont la parole est engagé dans ce mouvement. C’est alors que Paul Celan et ensuite Michel Leiris rejoignent le comité de rédaction.

La dernière publication date de juin 1972, le dernier de 20 numéros et 19 livraisons. Sa fin est signalée par un texte bref, une note liminaire : « La rédaction de L’Éphémère, mettant fin à la parution de la revue, remercie la Fondation Maeght qui a rendu possible la publication de ces Cahiers ». Yasmine Getz nous fait remarquer la double désignation de L’Éphémère, « revue » mais aussi « Cahiers », ces derniers renvoyant à un procès passager, à un brouillon, à l’essai. Les cahiers sont aussi liés au moment présent, constamment mis à jour et corrigés. Comme le nom lui-même « Éphémère » l’indique, en peu de temps et de manière fugitive, cette revue a pu donner une voix au groupe d’auteurs qui la composaient et qui l’habitaient, mais aussi donner un statut vivant à l’œuvre, quel que soit son format. « L’éphémère est ce qui demeure, dès lors que sa figure visible est sans cesse réeffacée. »

 

Francesca Caiazzo



[1] Getz, Yasmine. « L’Éphémère, une poétique de la rencontre », La Revue des revues, n°22, 1997, p. 70.

[2] Freud, Sigmund. « Un trouble de mémoire sur l’Acropole », L’Éphémère, n°2, 1967, p. 3.

[3] Picon, Gaëtan. « Ingres et la seconde ligne », L’Éphémère, n°3, 1967, p. 32.

[4] Des Forêts, Louis-René. « Notes éparses en Mai », L’Éphémère, n°6, 1968, p. 3.

[5] Getz, Yasmine. Ibid., p. 73.

 

 

 

En novembre 1984, des Assises de la revue se sont tenues à Villeurbanne sous le titre « La Revue des revues ». Elles étaient placées sous le patronage de Charles Hernu, Jack Lang, André Miquel, Régis Debray... et organisées par l'Oral, l'agence pour le livre de l'époque. Trente ans déjà... à relire les Actes publiés à la venvole peu après, on est frappé par la pérennité des questions que pose le monde des revues, pérennité du plus fugace et fragile des supports de l'écrit.

    Bien sûr, certaines problématiques sont complètement dépassées : à l'époque, c'était la photocopie qui risquait d'obérer l'avenir de la revue ; à l'époque, on parlait du phénomène du fanzine, considéré comme la véritable revue du moment, la revue telle qu'elle avait été au XIXe siècle, porteuse des grands courants culturels de la société en devenir, alors même qu'en ce début des années 1980, l'on parlait déjà de l'effondrement des idéologies et de la dissolution des certitudes ; aussi des revues, dans une opération de survie, s'étaient-elles mises à ressembler de plus en plus à des livres, à faire des hors-série et des numéros spéciaux thématisés ; c'était un temps où quelqu'un pouvait encore déclarer que si l'on ne rétablissait pas d'urgence le courant entre l'imprimé, le livre, la revue et le grand public, avant que d'autres générations cherchent d'autres moyens de communication, à ce moment-là, la partie serait perdue, et qu'il nous restait très peu de temps pour jouer cette partie.

    Mais c'était aussi l'époque où le Magazine littéraire parlait encore des micro-maisons d'édition, de la poésie et des revues ; où une enquête sur les revues littéraires et de poésie diligentée par Jean-Michel Place venait d'en dénombrer 550 ; où la librairie La Hune proposait 430 revues dont 188 ponctuelles ou occasionnelles, passait des commandes initiales variant de 3 exemplaires à 100-150 exemplaires, réalisait plus ou moins 10 % de son chiffre d'affaires avec les revues.

    C'était un temps où le ministère de la Culture s'apprêtait à prendre deux mesures en leur faveur : les aider à faire de la prospection à l'étranger et demander aux bibliothèques de s'abonner à des revues avec une partie des crédits qui leur étaient alloués par le CNL ; et ce fut une circonstance où l'idée d'un Salon annuel des Revues fut évoquée.

    Les deux journées de débats – « la revue et ses milieux producteurs », « la revue et les autres médias », « la production des revues », « la diffusion des revues », « les publics des revues » –  adoptèrent un ton très convenu – c'est l'impression qu'elles donnent, sans doute due à leur mauvaise transcription – même si elles réunirent les meilleurs interlocuteurs du moment, dont presque tous sont restés d'indéfectibles découvreurs, animateurs, promoteurs d'entreprises à haut risque qui marquèrent, reconnaissons-le, les assez belles décennies que furent, pour le monde de l'écrit, les décennies 1980-1990 (Jean Gattegno, directeur du Livre et de la Lecture au ministère, Paul Thibaud pour Esprit, Olivier Corpet pour Autogestions, Serge Toubiana pour Les Cahiers du cinéma, Jean-François Chevrier pour Photographies, Jean-Marie Auzias pour Jorn, Gérald Rannaud pour Silex, Olivier Brachet pour Economie et Humanisme, Sophia Luneau pour Nota Bene, Patrick Beurard pour les Cahiers de leçons de choses, Jean-Jacques Viton pour Banana Split, Zoé Guesnier pour L'Arc...  entourés de chargés de mission du CNRS, de gens de la Sorbonne et de la Documentation française, de représentants des bibliothèques... Revues médiatrices, d'intervention, associatives, spécialisées, transversales, expérimentales, de référence, d'érudition, revues de culture, d'intérêt général (oh !, la vilaine formule passe-partout), aux titres programmatiques ou énigmatiques, vouées à l'approfondissement, à l'exploration, à la mise en relation.

    Cette énumération partielle montre l'extrême hétérogénéité des revues en présence (Anima en était à son cinquième numéro, Etudes avait été fondée en 1856, Je bouquine n'existait que depuis neuf mois) et laisse deviner la diversité de leurs situations respectives. Mais alors comme aujourd'hui, c'était la somme de leurs différences, de leurs similitudes et, parfois, de leurs mixités qui faisait que le monde des revues était à la fois divisé et uni.

    L'un des intervenants distingua les revues pré-éditoriales, qui accueillaient des manuscrits et servaient de tremplin aux auteurs, des revues post-éditoriales, qui triaient parmi les auteurs édités, et des revues para-éditoriales, qui se situaient en dehors du secteur éditorial. Un autre, les revues qui voulaient transformer le monde, à l'identité idéologique forte, de celles qui voulaient l'interpréter. Certaines émanaient d'un milieu, d'une institution – ce qui rendait leur contenu très repérable –, d'autres étaient le fait de quelques individus isolés – voire d'un seul individu – ayant l'intuition d'une attente, et puisant en eux-mêmes une justification d'ordre intellectuel ou esthétique. Tous s'accordèrent sur la prégnance des relations interpersonnelles ; sur la nécessité de trouver l'endroit précis, toujours fuyant, d'où devait parler une revue, conscients cependant que, quand l'on croyait avoir trouvé un endroit de rencontre, on aboutissait à un œcuménisme tiède et qu'en revanche, prétendre parler de nulle part se révélait une position intenable ; sur le pillage par les journaux et les news magazines qui, sans citer leurs sources, transformaient les idées, les informations ou la recherche en mode et esprit du temps. Quelqu'un objecta que le pillage était un signe de bonne santé. Un autre signala que les revuistes n'étaient pas seulement paranoïaques, ils étaient aussi narcissiques, et souffraient souvent de mégalomanie galopante, persuadés qu'ils étaient de faire LA revue, l'unique. Personne ne nia qu'il existait une concurrence très forte entre les revues situées sur le même créneau. Quelqu'un revendiqua pour les revues le droit à la frivolité et à la légèreté. Quelqu'un osa dire que l'inutilité des revues était peut-être aussi intéressante que leur utilité. Personne n'objecta quand un récidiviste déclara qu'une fois qu'on avait fait et enterré une revue, on avait beau déclarer qu'on ne vous y reprendrait plus... on y revenait. Ce qui expliquait en partie le fait que le nombre de disparitions était constamment compensé par le nombre de créations de nouveaux titres.

    Personne ne contesta que la revue, cette expérience éditoriale singulière et ambiguë, située en dehors des circuits, appartenait au « bricolage », au sens où l'entendait Lévi-Strauss, que sa conception n'était que partiellement planifiée à l'avance, et que, parfois, ce qui était planifié se déplanifiait en cours de route ; ni qu'elle était aux prises avec des temporalités courtes et des temporalités longues : comment inventer ponctuellement le prochain numéro, attendu à une date fixe, mais qui, en même temps, doit anticiper celui qui va suivre, tout en se situant dans la lignée de ceux qui le précèdent ? ; ni qu'elle était soumise à un mouvement brownien, centrifuge certes, mais aussi centripète – tantôt une idée naît à l'intérieur d'une équipe de rédaction, qui la réalise ; tantôt une idée naît à l'intérieur d'une équipe qui pense n'avoir pas tout à fait les compétences pour la réaliser et s'adjoint un collaborateur ou des collaborateurs ; tantôt une idée naît parmi des gens extérieurs à la revue, qui amènent un thème, une ébauche de sommaire, s'adressent à elle pour s'exprimer, tenter un passage à l'écrit, dégager une vision du monde. Les plus créatifs affirmèrent que les idées sont plus à rechercher dans les constellations floues que dans les affirmations péremptoires.

    Bien sûr, il fut question des grandeur et servitude du bénévolat, de la rentabilité que certaines revues escomptaient et de son absence quasiment principielle et totale chez d'autres. Il fut aussi question du pouvoir (qui dirige ? qui est aux commandes ?). Il fut admis que même si la frontière entre professionnalisme et amateurisme était floue, perméable, des amateurs se professionnalisaient, mais qu'une revue – son comité ou ses créateurs, ceux qui la mettent en œuvre – était constamment menacée de désagrégation. Ainsi certaines revues étaient-elles faites pour durer en tant que telles, leur principal but étant d'essaimer, et certaines autres étaient-elles faites pour mourir, se voulant éphémères et ayant le mérite de s'effacer.

    Beaucoup, y compris ceux qui faisaient une revue à partir d'un public, reconnurent que, conçue avec passion, elle était souvent accueillie avec indifférence. Ceux qui faisaient une revue à partir de ce qu'ils portaient en eux, en espérant qu'elle allait intéresser, n'entretenaient pas trop d'illusions. Ce lectorat le plus souvent imaginaire, utopique et fictif, ils le cherchaient pour se sécuriser eux-mêmes. Quelqu'un osa avouer que si un membre du comité de rédaction déclarait qu'il avait rencontré un lecteur qui pensait qu'il faudrait publier ceci plutôt que cela, on savait bien qu'il donnait en réalité sa propre opinion. Ainsi, à ceux qui s'adressaient à un public qu'ils ne connaissaient pas, et ne cherchaient pas particulièrement à connaître, répondirent les fervents du sociologisme rampant, des sondages et des études quantitatives. A ceux qui se demandaient s'il fallait être publiciste pour imposer une revue, à ceux qui pensaient qu'il ne fallait pas hésiter entre être bassement ou hautement commercial, répondirent ceux selon qui la promotion était du domaine de l'insaisissable pur.

    La vie des revues fut décrite comme une succession de rendez-vous manqués et de rencontres marquantes. Puisqu'elles ne pouvaient pas compter sur les critiques, sur la grande presse, très peu sur les librairies, où les dépôts-ventes représentaient une forme de diffusion anecdotique (à l'époque, une soixantaine de librairies en France entretenait un fonds de revues, et les libraires, au cours de ces deux journées furent particulièrement mis sur le gril), beaucoup s'accordèrent sur le fait que le public des revues était constitué essentiellement de gens qui faisaient des revues, que c'étaient les revues entre elles qui s'assuraient une promotion, un soutien et des regards critiques réciproques, qu'un lecteur de revues lisait par définition plusieurs revues.

    Vente au numéro, abonnements de particuliers et abonnements institutionnels... les bibliothèques, frileuses, ne furent pas plus épargnées (à l'époque, 15 BCP et une cinquantaine de bibliothèques municipales en France acceptaient les revues) parce qu'elles privilégiaient les revues documentaires, craignaient la possible disparition précoce d'un titre, n'offraient pas, comme cela existait dans le domaine scientifique, des systèmes d'abstracts et d'index permettant les recherches dans tous les autres domaines. Elles se défendirent en invoquant l'existence du Catalogue collectif national des périodiques, qui recensait 270 000 titres de périodiques (oh !, le mot dissuasif) possédés par 2 000 bibliothèques, réclamèrent que les revuistes se manifestent auprès d'elles, quand ces derniers pensaient que c'était à elles de venir à eux.

    C'était une époque où les professionnels de toute la chaîne du livre prenaient conscience qu'il était nécessaire qu'ils réfléchissent et travaillent ensemble pour soutenir de façon militante la création... et que les bonnes intentions ne sauraient suffire.
   
    Après la déploration, vinrent les résolutions. Car il était impossible de faire l'économie d'organismes spécialisés dans la diffusion des revues (Distique venait d'être créé en partie à la suite de la publication d'une dizaine de revues par les éditions Solin), d'une politique d'aide au-delà des questions de commission paritaire et de tarifs postaux (même si l'obtention de la commission paritaire fut décrétée bien plus précieuse pour une revue que les subventions qu'elle pouvait recevoir), de la recherche de lecteurs à l'étranger, via les bibliothèques et les organismes de diffusion culturelle. Comme le déclara un bibliothécaire inspiré, nous ne pouvions pas attendre que, dans 50 ans, Jean-Michel Place réédite les revues que nous aurions laissées passer.
   
    Pourquoi les quelques métaphores employées au cours de ces deux journées furent-elles d'origine marine – « serpent de mer », « plancton », « sac et ressac » – une autre renvoyant à la pisciculture, « vivier d'idées, d'inspiration et d'expérimentation », une autre encore, simplement aqueuse, « nous sommes des alchimistes qui faisons une soupe de crapauds » ? Parce que la race des alchimistes faiseurs de soupe de crapaud, qui ne s'est pas éteinte au cours de ces trois décennies, ne s'éteindra pas malgré les serpents de mer, le sac et le ressac, parce qu'elle continuera à nourrir ses viviers. Les revues numériques sont-elles insubmersibles ? Le « mook », apparu en France il y a dix ans, est-ce un animal marin ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

Catherine Goffaux