En novembre 1984, des Assises de la revue se sont tenues à Villeurbanne sous le titre « La Revue des revues ». Elles étaient placées sous le patronage de Charles Hernu, Jack Lang, André Miquel, Régis Debray... et organisées par l'Oral, l'agence pour le livre de l'époque. Trente ans déjà... à relire les Actes publiés à la venvole peu après, on est frappé par la pérennité des questions que pose le monde des revues, pérennité du plus fugace et fragile des supports de l'écrit.

    Bien sûr, certaines problématiques sont complètement dépassées : à l'époque, c'était la photocopie qui risquait d'obérer l'avenir de la revue ; à l'époque, on parlait du phénomène du fanzine, considéré comme la véritable revue du moment, la revue telle qu'elle avait été au XIXe siècle, porteuse des grands courants culturels de la société en devenir, alors même qu'en ce début des années 1980, l'on parlait déjà de l'effondrement des idéologies et de la dissolution des certitudes ; aussi des revues, dans une opération de survie, s'étaient-elles mises à ressembler de plus en plus à des livres, à faire des hors-série et des numéros spéciaux thématisés ; c'était un temps où quelqu'un pouvait encore déclarer que si l'on ne rétablissait pas d'urgence le courant entre l'imprimé, le livre, la revue et le grand public, avant que d'autres générations cherchent d'autres moyens de communication, à ce moment-là, la partie serait perdue, et qu'il nous restait très peu de temps pour jouer cette partie.

    Mais c'était aussi l'époque où le Magazine littéraire parlait encore des micro-maisons d'édition, de la poésie et des revues ; où une enquête sur les revues littéraires et de poésie diligentée par Jean-Michel Place venait d'en dénombrer 550 ; où la librairie La Hune proposait 430 revues dont 188 ponctuelles ou occasionnelles, passait des commandes initiales variant de 3 exemplaires à 100-150 exemplaires, réalisait plus ou moins 10 % de son chiffre d'affaires avec les revues.

    C'était un temps où le ministère de la Culture s'apprêtait à prendre deux mesures en leur faveur : les aider à faire de la prospection à l'étranger et demander aux bibliothèques de s'abonner à des revues avec une partie des crédits qui leur étaient alloués par le CNL ; et ce fut une circonstance où l'idée d'un Salon annuel des Revues fut évoquée.

    Les deux journées de débats – « la revue et ses milieux producteurs », « la revue et les autres médias », « la production des revues », « la diffusion des revues », « les publics des revues » –  adoptèrent un ton très convenu – c'est l'impression qu'elles donnent, sans doute due à leur mauvaise transcription – même si elles réunirent les meilleurs interlocuteurs du moment, dont presque tous sont restés d'indéfectibles découvreurs, animateurs, promoteurs d'entreprises à haut risque qui marquèrent, reconnaissons-le, les assez belles décennies que furent, pour le monde de l'écrit, les décennies 1980-1990 (Jean Gattegno, directeur du Livre et de la Lecture au ministère, Paul Thibaud pour Esprit, Olivier Corpet pour Autogestions, Serge Toubiana pour Les Cahiers du cinéma, Jean-François Chevrier pour Photographies, Jean-Marie Auzias pour Jorn, Gérald Rannaud pour Silex, Olivier Brachet pour Economie et Humanisme, Sophia Luneau pour Nota Bene, Patrick Beurard pour les Cahiers de leçons de choses, Jean-Jacques Viton pour Banana Split, Zoé Guesnier pour L'Arc...  entourés de chargés de mission du CNRS, de gens de la Sorbonne et de la Documentation française, de représentants des bibliothèques... Revues médiatrices, d'intervention, associatives, spécialisées, transversales, expérimentales, de référence, d'érudition, revues de culture, d'intérêt général (oh !, la vilaine formule passe-partout), aux titres programmatiques ou énigmatiques, vouées à l'approfondissement, à l'exploration, à la mise en relation.

    Cette énumération partielle montre l'extrême hétérogénéité des revues en présence (Anima en était à son cinquième numéro, Etudes avait été fondée en 1856, Je bouquine n'existait que depuis neuf mois) et laisse deviner la diversité de leurs situations respectives. Mais alors comme aujourd'hui, c'était la somme de leurs différences, de leurs similitudes et, parfois, de leurs mixités qui faisait que le monde des revues était à la fois divisé et uni.

    L'un des intervenants distingua les revues pré-éditoriales, qui accueillaient des manuscrits et servaient de tremplin aux auteurs, des revues post-éditoriales, qui triaient parmi les auteurs édités, et des revues para-éditoriales, qui se situaient en dehors du secteur éditorial. Un autre, les revues qui voulaient transformer le monde, à l'identité idéologique forte, de celles qui voulaient l'interpréter. Certaines émanaient d'un milieu, d'une institution – ce qui rendait leur contenu très repérable –, d'autres étaient le fait de quelques individus isolés – voire d'un seul individu – ayant l'intuition d'une attente, et puisant en eux-mêmes une justification d'ordre intellectuel ou esthétique. Tous s'accordèrent sur la prégnance des relations interpersonnelles ; sur la nécessité de trouver l'endroit précis, toujours fuyant, d'où devait parler une revue, conscients cependant que, quand l'on croyait avoir trouvé un endroit de rencontre, on aboutissait à un œcuménisme tiède et qu'en revanche, prétendre parler de nulle part se révélait une position intenable ; sur le pillage par les journaux et les news magazines qui, sans citer leurs sources, transformaient les idées, les informations ou la recherche en mode et esprit du temps. Quelqu'un objecta que le pillage était un signe de bonne santé. Un autre signala que les revuistes n'étaient pas seulement paranoïaques, ils étaient aussi narcissiques, et souffraient souvent de mégalomanie galopante, persuadés qu'ils étaient de faire LA revue, l'unique. Personne ne nia qu'il existait une concurrence très forte entre les revues situées sur le même créneau. Quelqu'un revendiqua pour les revues le droit à la frivolité et à la légèreté. Quelqu'un osa dire que l'inutilité des revues était peut-être aussi intéressante que leur utilité. Personne n'objecta quand un récidiviste déclara qu'une fois qu'on avait fait et enterré une revue, on avait beau déclarer qu'on ne vous y reprendrait plus... on y revenait. Ce qui expliquait en partie le fait que le nombre de disparitions était constamment compensé par le nombre de créations de nouveaux titres.

    Personne ne contesta que la revue, cette expérience éditoriale singulière et ambiguë, située en dehors des circuits, appartenait au « bricolage », au sens où l'entendait Lévi-Strauss, que sa conception n'était que partiellement planifiée à l'avance, et que, parfois, ce qui était planifié se déplanifiait en cours de route ; ni qu'elle était aux prises avec des temporalités courtes et des temporalités longues : comment inventer ponctuellement le prochain numéro, attendu à une date fixe, mais qui, en même temps, doit anticiper celui qui va suivre, tout en se situant dans la lignée de ceux qui le précèdent ? ; ni qu'elle était soumise à un mouvement brownien, centrifuge certes, mais aussi centripète – tantôt une idée naît à l'intérieur d'une équipe de rédaction, qui la réalise ; tantôt une idée naît à l'intérieur d'une équipe qui pense n'avoir pas tout à fait les compétences pour la réaliser et s'adjoint un collaborateur ou des collaborateurs ; tantôt une idée naît parmi des gens extérieurs à la revue, qui amènent un thème, une ébauche de sommaire, s'adressent à elle pour s'exprimer, tenter un passage à l'écrit, dégager une vision du monde. Les plus créatifs affirmèrent que les idées sont plus à rechercher dans les constellations floues que dans les affirmations péremptoires.

    Bien sûr, il fut question des grandeur et servitude du bénévolat, de la rentabilité que certaines revues escomptaient et de son absence quasiment principielle et totale chez d'autres. Il fut aussi question du pouvoir (qui dirige ? qui est aux commandes ?). Il fut admis que même si la frontière entre professionnalisme et amateurisme était floue, perméable, des amateurs se professionnalisaient, mais qu'une revue – son comité ou ses créateurs, ceux qui la mettent en œuvre – était constamment menacée de désagrégation. Ainsi certaines revues étaient-elles faites pour durer en tant que telles, leur principal but étant d'essaimer, et certaines autres étaient-elles faites pour mourir, se voulant éphémères et ayant le mérite de s'effacer.

    Beaucoup, y compris ceux qui faisaient une revue à partir d'un public, reconnurent que, conçue avec passion, elle était souvent accueillie avec indifférence. Ceux qui faisaient une revue à partir de ce qu'ils portaient en eux, en espérant qu'elle allait intéresser, n'entretenaient pas trop d'illusions. Ce lectorat le plus souvent imaginaire, utopique et fictif, ils le cherchaient pour se sécuriser eux-mêmes. Quelqu'un osa avouer que si un membre du comité de rédaction déclarait qu'il avait rencontré un lecteur qui pensait qu'il faudrait publier ceci plutôt que cela, on savait bien qu'il donnait en réalité sa propre opinion. Ainsi, à ceux qui s'adressaient à un public qu'ils ne connaissaient pas, et ne cherchaient pas particulièrement à connaître, répondirent les fervents du sociologisme rampant, des sondages et des études quantitatives. A ceux qui se demandaient s'il fallait être publiciste pour imposer une revue, à ceux qui pensaient qu'il ne fallait pas hésiter entre être bassement ou hautement commercial, répondirent ceux selon qui la promotion était du domaine de l'insaisissable pur.

    La vie des revues fut décrite comme une succession de rendez-vous manqués et de rencontres marquantes. Puisqu'elles ne pouvaient pas compter sur les critiques, sur la grande presse, très peu sur les librairies, où les dépôts-ventes représentaient une forme de diffusion anecdotique (à l'époque, une soixantaine de librairies en France entretenait un fonds de revues, et les libraires, au cours de ces deux journées furent particulièrement mis sur le gril), beaucoup s'accordèrent sur le fait que le public des revues était constitué essentiellement de gens qui faisaient des revues, que c'étaient les revues entre elles qui s'assuraient une promotion, un soutien et des regards critiques réciproques, qu'un lecteur de revues lisait par définition plusieurs revues.

    Vente au numéro, abonnements de particuliers et abonnements institutionnels... les bibliothèques, frileuses, ne furent pas plus épargnées (à l'époque, 15 BCP et une cinquantaine de bibliothèques municipales en France acceptaient les revues) parce qu'elles privilégiaient les revues documentaires, craignaient la possible disparition précoce d'un titre, n'offraient pas, comme cela existait dans le domaine scientifique, des systèmes d'abstracts et d'index permettant les recherches dans tous les autres domaines. Elles se défendirent en invoquant l'existence du Catalogue collectif national des périodiques, qui recensait 270 000 titres de périodiques (oh !, le mot dissuasif) possédés par 2 000 bibliothèques, réclamèrent que les revuistes se manifestent auprès d'elles, quand ces derniers pensaient que c'était à elles de venir à eux.

    C'était une époque où les professionnels de toute la chaîne du livre prenaient conscience qu'il était nécessaire qu'ils réfléchissent et travaillent ensemble pour soutenir de façon militante la création... et que les bonnes intentions ne sauraient suffire.
   
    Après la déploration, vinrent les résolutions. Car il était impossible de faire l'économie d'organismes spécialisés dans la diffusion des revues (Distique venait d'être créé en partie à la suite de la publication d'une dizaine de revues par les éditions Solin), d'une politique d'aide au-delà des questions de commission paritaire et de tarifs postaux (même si l'obtention de la commission paritaire fut décrétée bien plus précieuse pour une revue que les subventions qu'elle pouvait recevoir), de la recherche de lecteurs à l'étranger, via les bibliothèques et les organismes de diffusion culturelle. Comme le déclara un bibliothécaire inspiré, nous ne pouvions pas attendre que, dans 50 ans, Jean-Michel Place réédite les revues que nous aurions laissées passer.
   
    Pourquoi les quelques métaphores employées au cours de ces deux journées furent-elles d'origine marine – « serpent de mer », « plancton », « sac et ressac » – une autre renvoyant à la pisciculture, « vivier d'idées, d'inspiration et d'expérimentation », une autre encore, simplement aqueuse, « nous sommes des alchimistes qui faisons une soupe de crapauds » ? Parce que la race des alchimistes faiseurs de soupe de crapaud, qui ne s'est pas éteinte au cours de ces trois décennies, ne s'éteindra pas malgré les serpents de mer, le sac et le ressac, parce qu'elle continuera à nourrir ses viviers. Les revues numériques sont-elles insubmersibles ? Le « mook », apparu en France il y a dix ans, est-ce un animal marin ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             

Catherine Goffaux