Entre 1967 et 1968 apparaît en France une nouvelle revue littéraire et artistique au nom de L’Éphémère. Revue trimestrielle, au format insolite (22,5 cm x 17,5 cm) et au papier vélin en couverture, où nous reconnaissons le trait d’Alberto Giacometti dans la figure d’une femme, L’Éphémère est éditée par la Fondation Maeght, fondation privée du galeriste et marchand d’art Aimé Maeght. 130 pages en moyenne, aucune déclaration d’intention à l’intérieur des numéros, mais sur une petite feuille volante, insérée parmi les pages, s’érige une énonciation des principes esthétiques de la revue, rédigée par Yves Bonnefoy.

 

Au comité de rédaction, des noms tels que l’essayiste et le critique d’art Gaëtan Picon, les poètes André du Bouchet, Jacques  Dupin, mais aussi Louis-René des Forêts et Yves Bonnefoy.  Toutes ces « quelques personnes, mais ensemble, et durablement » se retrouvent suite à la disparition du Mercure de France, la revue de la maison d’édition du même nom, créée en 1890 par Alfred Valette, en 1965.  Gaëtan Picon avait dirigé les deux dernières années de la revue, qui avait été rachetée en 1963 par Gallimard ; en essayant de mettre en œuvre un renouvellement de la revue, notamment pour faire face au succès de la Nouvelle Revue Française, revue littéraire de référence fondée en 1908, il avait eu des collaborateurs officieux tels qu’André du Bouchet ou Yves Bonnefoy, qui l’aidaient dans les relectures, le conseillaient, lui suggéraient des collaborations. Au mois de juin du 1965 apparait le dernier numéro du Mercure de France ; deux ans après, les mêmes personnalités se réunissent dans la création de L’Éphémère, mais cette revue semble marquer plus un nouveau point de départ qu’une continuation de la politique éditoriale du Mercure de France.

Comme nous pouvons le lire dans le texte d’Yves Bonnefoy ci-dessus, L’Éphémère se veut un espace de recherche et d’expressions de ses auteurs, qui font également partie du comité de rédaction. Toute contribution est pleinement assumée par tous les auteurs, puisqu’il s’agit bien d’une « recherche en commun par leurs voies certes différentes ». Il est donc clair que L’Éphémère n’aspire pas à être une revue d’anthologie telle que l’était le Mercure de France, où toutes les tendances, parfois même en contradiction entre elles-mêmes, étaient acceptées. L’Éphémère parcourt un chemin singulier, le chemin d’un groupe qui utilise la revue comme son moyen d’expression[1]. Il va de soi que les directeurs de L’Éphémère refusent la critique de type universitaire, la critique du non artiste dont l’analyse vide, écorche et dépouille l’œuvre d’art. Les seules critiques présentes dans L’Éphémère sont celles des artistes eux-mêmes, celles qui sont en soi un « acte poétique », et qui ne réduisent pas l’œuvre « à la nature d’un objet ».  Le refus de la critique du non auteur et de l’anthologie implique aussi de faire un pas de côté par rapport à l’ordre du jour, à l’actualité littéraire et artistique, à la mode du moment. L’Éphémère actualise les textes, les poèmes, les gravures, les images que chaque auteur propose, peu importe le siècle auquel ils appartiennent.

 

L’Éphémère est finalement le lieu de rencontre où texte et image cohabitent, sans que l’un soit subordonné à l’autre. Les dessins, les lithographies et les gravures d’artistes de toute époque se succèdent, en ponctuant les réflexions, les poésies. Au-delà des directeurs de la revue, L’Ephémère a pu publier dans ses pages, entre autres, Antonin Artaud, William Blake, Ingres, Henri Michaux, Miró, Hercules Seghers.  En feuilletant les numéros, nous pouvons tomber sur un texte inédit de Freud[2], un texte de Gaëtan Picon sur Ingres[3], des notes concernant la période de Mai ’68 de Louis-René des Forêts[4]. Dans la grande variété de toutes ses contributions, L’Éphémère parvient à garder une cohérence du point de vue des valeurs esthétiques, à faire entendre sa voix.  C’est ainsi que les même signatures du Mercure de France acquièrent dans la revue L’Éphémère une toute autre importance nominale, puisqu’ils deviennent un groupe défini et déclaré ; cette revue ne sera donc pas constituée d’un rassemblement d’œuvres, mais d’une « communauté d’expériences[5] ».

En 1968, Gaëtan Picon quitte la revue suite à des dissensions d’ordre politique ; nous sommes juste après mai ’68 et le numéro six de la revue laisse la place à plusieurs témoignages dont la parole est engagé dans ce mouvement. C’est alors que Paul Celan et ensuite Michel Leiris rejoignent le comité de rédaction.

La dernière publication date de juin 1972, le dernier de 20 numéros et 19 livraisons. Sa fin est signalée par un texte bref, une note liminaire : « La rédaction de L’Éphémère, mettant fin à la parution de la revue, remercie la Fondation Maeght qui a rendu possible la publication de ces Cahiers ». Yasmine Getz nous fait remarquer la double désignation de L’Éphémère, « revue » mais aussi « Cahiers », ces derniers renvoyant à un procès passager, à un brouillon, à l’essai. Les cahiers sont aussi liés au moment présent, constamment mis à jour et corrigés. Comme le nom lui-même « Éphémère » l’indique, en peu de temps et de manière fugitive, cette revue a pu donner une voix au groupe d’auteurs qui la composaient et qui l’habitaient, mais aussi donner un statut vivant à l’œuvre, quel que soit son format. « L’éphémère est ce qui demeure, dès lors que sa figure visible est sans cesse réeffacée. »

 

Francesca Caiazzo



[1] Getz, Yasmine. « L’Éphémère, une poétique de la rencontre », La Revue des revues, n°22, 1997, p. 70.

[2] Freud, Sigmund. « Un trouble de mémoire sur l’Acropole », L’Éphémère, n°2, 1967, p. 3.

[3] Picon, Gaëtan. « Ingres et la seconde ligne », L’Éphémère, n°3, 1967, p. 32.

[4] Des Forêts, Louis-René. « Notes éparses en Mai », L’Éphémère, n°6, 1968, p. 3.

[5] Getz, Yasmine. Ibid., p. 73.