« L’histoire d’une revue est toujours ponctuée par des moments difficiles et des périodes précaires. Rien n’est jamais gagné. Tout doit être constamment réinventé. La revue est en crise permanente. Ce qui pourrait apparaître comme un danger est en réalité une force : pour éviter de penser en rond, mieux vaut sans cesse questionner, interroger ou remettre en cause.

« L’écrasante majorité des revues sont imprimées à un petit nombre d’exemplaires, à quelques centaines, ou à quelques milliers dans le meilleur des cas. La plupart des ours annoncent entre 500 et 1000 copies. Les parutions périodiques de recherche et de création s’adressent donc par nature à des publics restreints, à des audiences très limitées, qui sont bien différentes de celles des magazines. Les deux supports sont malheureusement encore trop souvent confondus… Notre époque valorise de manière excessive, aberrante et dangereuse les productions ayant un impact rapide sur les masses. La politique du chiffre opère à tous les niveaux de la société et contamine l’ensemble des activités et des disciplines. C’est pourquoi les revues doivent lutter, à leur niveau et avec leurs faibles moyens, contre la standardisation de la pensée et la globalisation des savoirs. Ce n’est pas le moment de baisser les bras et de se résigner face aux dérives paraissant incontrôlables et inatteignables. Au contraire, chaque entreprise individuelle, chaque proposition isolée, est un acte de résistance supplémentaire pour garder la maîtrise. Durant tout le XXe siècle, les plus grands intellectuels, chercheurs, écrivains, ou artistes se sont exprimés dans des revues peu diffusées, mais en partant du principe qu’il s’agissait de laboratoires exceptionnels pour expérimenter, des lieux préservés, ouverts et libres pour imaginer des futurs. Une revue est une plateforme où convergent des personnalités venant d’horizons très différents pour construire un montage inédit. La question du montage est déterminante, car elle distingue clairement ce médium dans le vaste monde de l’édition.

« Depuis la crise financière et économique mondiale, qui a débuté en 2008, la vivacité des revues n’a pas baissé et leur nombre tend plutôt à progresser. On ressent un véritable besoin de prendre position contre un système dérégulé qui recherche la rentabilité absolument partout et du sens quasiment nulle part. Des projets audacieux ont vu le jour durant les cinq dernières années, ce qui prouve que malgré les difficultés budgétaires auxquels sont confrontées les revues, la situation provoque l’émergence de micro initiatives.

« Les revues sont menacées : cela a toujours été. Les librairies sont en grande difficulté : la dégradation est préoccupante, mais pas désespérée. Au lieu de réduire de semaine en semaine les tables et présentoirs réservés aux revues – normalisation de leurs fonds, les libraires ne devraient-ils pas au contraire résister aux attaques déloyales et brutales des vendeurs de livres en ligne en revendiquant de vrais choix et en présentant des objets originaux ou marginaux ? N’auraient-ils pas intérêt à faire vivre une diversité de titres plutôt que d’anticiper un supposé désintérêt des lecteurs pour les périodiques ? Il convient de saluer le remarquable travail des librairies Compagnie ou l’Écume des pages à Paris, Point d’encrage à Lyon, qui donnent une visibilité durable aux revues.

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« Enfin, afin de fédérer leurs forces, plusieurs revues basées en région Rhône-Alpes échangent depuis quelques mois en vue de constituer une communauté de revues. L’idée centrale étant de faire connaître les revues, de faire entendre les textes qu’elles publient, et de démontrer à quel point elles sont nécessaires au débat d’idée. Le premier événement construit collectivement, sur l’invitation de la revue de(s)générations, sera une intervention dans le cadre de la fête du livre de Saint-Étienne le week-end du 19 et 20 octobre. Le collectif disposera d’un stand pour présenter plusieurs numéros de chaque revue (à l’école d’architecture) et il interviendra à deux reprises pendant la manifestation stéphanoise : une table ronde orientée sur le rôle des revues aujourd’hui et une lecture de textes publiés en revues pendant le XXe ou au XXIe siècle. Ce premier temps fort marquera symboliquement l’existence de ce collectif et permettra d’inventer d’autres formes de diffusion par capillarité. »


Gwilherm Perthuis, Hippocampe Le Journal. Il est par ailleurs directeur de la revue Hippocampe.