« Reconnaissance : N’a pas besoin d’être exprimée. »

 

Flaubert, Dictionnaire des idées reçues.

À A. revuiste

Peu après avoir rencontré Jean-Michel Espitallier, qui m’a offert deux numéros de Java – une revue qu’il a dirigée entre 1989 et 2006 avec Jacques Sivan et Vanina Maestri et que je n’avais jamais tenue en mains tout en connaissant ce nom presque déjà légendaire – j’écris un bref courriel enthousiaste à A. En substance, je lui disais : « c’est fou tout ce que les revues m’auront apporté ! ».  Apports, transports et autres moyens d’évasion rapides pour trajets imprévus.

 

Windy city

Il fait un froid glacial à Chicago au mois de février, alors on va par exemple se réchauffer chez Barnes et Noble sur North State Street, l’un des magasins de la grande chaîne de librairies. Les livres américains hard cover sont généralement d’une couleur comparable aux épais coulis qui dégoulinent au ralenti sur les montagnes de délicieux pancakes qu’on peut commander partout pour moins de cinq dollars, dans des restaurants avec grandes baies vitrées ouvrant sur l’avenue. Bien calé dans une banquette, on se prend alors pour un personnage peint par Edward Hopper.

Parcours distrait dans les rayons repus où s’alignent les novels tout en serrant mon gobelet plein d’un café très allongé, acheté dans le Starbuck installé à demeure. Décrypter tranquillement les titres des romans avec la curiosité désintéressée du touriste qui n’a rien de mieux à faire en buvant son regular coffee, ce n’est certainement pas le summum en matière de traversée d’une forêt de symboles, mais ce petit divertissement produit cependant un indéniable dépaysement. À peu près aucun nom d’auteur ne m’est familier et je ne  lirai sans doute pas un seul de ces épais romans : d’un coup, la littérature devient, au sens plein, étrangère.

Je m’adresse à un employé de la librairie pour lui demander de rechercher le titre d’un ouvrage dont l’auteur, écouté quelques jours plus tôt lors d’une conférence à l’University of Chicago,  m’avait fait forte impression. Tom McDonough, un historien d’art, spécialiste des situs et d’architecture : oui, des références existaient au catalogue, mais aucune chance de trouver l’un de ses livres à  Chicago… troisième plus grande ville des Etats-Unis, celle du prodigieux Institute of Art, du Field Museum et de la Robie House de Frank Lloyd Wright.

And the reviews, please ?

L’employé me désigne les rayonnages du fond de la librairie en m’invitant à regarder plutôt  vers le bas, sur la rangée la plus en retrait… Quelques instants plus tard, je m’accroupissais donc devant un rayon qui n’était ni très abondant, ni insignifiant. Moins de couleurs tapageuses dans ces parages.

Enfin, je dénichai un titre connu : October.

Dans quelle revue j’ai lu ça ?

Quand je me souviens d’un texte paru dans une revue, ce n’est que rarement le nom de l’auteur qui me revient d’abord, mais plutôt le nom de la revue. De là à dire que la revue fabrique de l’écriture anonyme, ce serait toutefois exagéré. Pourtant, sur la couverture, le nom mis en gloire n’est pas souvent celui d’un auteur, ou alors il a disparu de la circulation des vivants.  La revue détient la véritable autorité.

Effacer le nom de l’auteur était déjà la conséquence logique tirée par les premiers Romantiques du cercle d’Iena dans l’Athenaeum en 1798 ou par les contributeurs de la revue Comité en 1968 (Blanchot, Mascolo, etc…).

L’expression que l’on doit à Dionys Mascolo d’un « communisme de pensée » semble naturellement trouver sa forme élective dans la revue, mais conserve-t-elle encore quelque   sens aujourd’hui ? Au fait, l’avant-garde, c’est bien fini, n’est-ce pas ?

À force de crépuscules des idoles, toutes guipures confondues, on se trouve vraiment nu et dans le noir le plus complet avec, à portée de mains, des tombereaux d’héritages possibles. Pour l’écrivain de revue, la simple présence au sommaire d’une livraison est loin d’assurer automatiquement la participation magique à une pensée collective.

Cependant, Mathieu Bénézet (Le Roman des revues) a raison de répéter que le modèle de la revue n’est autre que le livre. Mais de quelle étrange totalité s’agit-il là ?

Les revues d’aujourd’hui, cet aujourd’hui d’après l’avant-garde, continuent à réunir des textes, c’est-à-dire à se risquer dans le sens du commun. Si déjà un véritable texte dissimule sa texture, sa loi (Derrida), alors que dire de ce livre mal taillé, polycéphale, qui fait coexister dans un sommaire de multiples règles du jeu incomparables ?

Et pourtant, ça tient : les lectures, les écritures prolifèrent sans se nier.

Faire une revue : travaux pratiques

 

TITRE (à déterminer collectivement)

Oui ou non un Edito ?

SOMMAIRE (à débattre en bureau : qui fait partie du bureau ?)

Dossier (on fait des dossiers ou pas ?)

-Auteur(e) XX,……

-Auteur(e) XX,……

-Auteur(e) XX,……

-Auteur(e) XX,……

-Auteur(e) XX,……

« Combien de signes par article ? »

Notes de lecture

« Des volontaires ? On va demander des S.P. »

x.x.x.x.x.x.

« Quelqu’un connaît un graphiste ? »

J’oubliais presque : «  l’important, c’est l’ours … »

 

Question incongrue : pourquoi la critique ? 

« Le but de la critique, dit-on, est de former le lecteur ! – Que celui qui veut être formé veuille bien s’en charger lui-même. Cela n’est guère poli, mais on n’y peut rien changer. » (Friedrich Schlegel, Fragments critiques, 86)

Long cours

Revue : autre circuit de production de petites machines textuelles ne s’intéressant pas aux divers coulis sentimentalo-sociologico-dépressifs.  Grève de la faim de fictions.

J’ai lu Jacques Demarcq dans Ce qui secret 1, sans savoir qui était Demarcq. J’ai lu Jean-François Bory dans Coupure, sans savoir qui était Bory. J’ai lu Claude Courtot dans L’Archibras 4, sans savoir que c’était lui. Pour les deux premiers, j’y suis revenu bien après par d’autres voies : via Sitaudis, via Action poétique, via Europe, via CCP. Pour le dernier : intercesseur et interlocuteur permanent. Tous les détours m’y ramènent.

Lire dans le bon ordre

La Pharmacie de Platon de Jacques Derrida dans Tel Quel

La mort de l’auteur de Roland Barthes dans Manteia

Lumière noire d’André Breton dans L’Arche

Benjamin Péret dans Le Surréalisme, même

Je déballe ma bibliothèque de Walter Benjamin dans L’Humidité

Jean-Pierre Duprey dans Le Soleil noir

Colette Thomas dans Midi

Valérie Mréjen dans J’aime beaucoup ce que vous faites

Joyce Mansour dans Bief

Louis Zukofsky dans Action restreinte

Jean Bazin dans Ellébore

Jean Schuster dans Medium et ailleurs

(…)

On pourrait continuer comme cela à  l’ 

L’étage des revues

Deux couloirs suspendus de part et d’autre d’une nef aux parois jaune amande : l’abbatiale d’Ardenne. Lieu à coup sûr propice pour les anges échappés du film de Wim Wenders, Les Ailes du désir. Quels dialogues intérieurs surprendraient-ils à pénétrer les esprits de l’étage des revues ? Tout ce bruissement de pensées qui se frôlent, qui rôdent les unes autour des autres et parfois se fracassent.

La voûte est toute proche. Bref vertige à cause des passerelles quasi transparentes. Les revues se trouvent au-dessus des bibliothèques d’auteurs : redistribution des noms propres sous des titres multiples. Les pas du lecteur de revues résonnent avec un son ample et métallique sur le sol de verre dépoli.

 

Jérôme Duwa

Juin 2014